Une excellente interview de Paul Jorion sur France Info, pour comprendre les origines de la crise, et réfléchir à ses suites…

Une nouvelle intervention de Paul Jorion :

Le physicien Albert Bartlett a brillamment dit : « Le plus grand défaut de la race humaine est notre incapacité à comprendre la fonction exponentielle. » Je la rapprocherais d’ailleurs de celle-ci : « Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut continuer à jamais (infini) dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » [Kenneth Boulding, économiste].

Albert Bartlett explique donc sa vision dans ce très célèbre article, fort éclairant, et repris en conférence plus de 1600 fois :

Traduit par Raphaël Massin

C’est un grand plaisir d’être ici, et d’avoir la chance de simplement partager avec vous quelques idées très simples à propos des problèmes auxquels nous devons actuellement faire face. Certains de ces problèmes sont locaux, d’autres nationaux et d’autres sont globaux.

Ils sont tous liés entre eux, ils sont liés entre eux par l’arithmétique, et l’arithmétique n’est pas très difficile. Ce que j’espère faire ici est d’être capable vous convaincre que le plus grand défaut de la race humaine est notre incapacité à comprendre la fonction exponentielle.

Bien, vous dites, qu’est ce que la fonction exponentielle ?

C’est une fonction mathématique que vous dessineriez si vous étiez sur le point de décrire l’évolution de n’importe quoi qui grandirait régulièrement. Si vous aviez quelque chose qui grandissait de 5% par an, vous dessineriez la fonction exponentielle pour montrer comment grandirait cette quantité année après année. Ainsi nous parlons d’une situation où l’hypothèse requise est que la quantité qui s’accroît le fait à un rythme constant de 5% par an. Le 5% est une fraction fixée, les trois ans une durée fixée. Ainsi ce dont nous voulons discuter, c’est juste d’une croissance régulière ordinaire.

Bien, si il faut une durée fixe pour grandir de 5%, il s’ensuit qu’il faut une durée fixe plus longue pour grandir de 100%. Ce temps plus long est appelé le temps de doublement et nous avons besoin de savoir calculer ce temps de doublement. C’est facile.

Prenez juste le nombre 70, divisez le par l’accroissement en pourcents par unité de temps et cela vous donne le temps de doublement. Ainsi dans notre exemple de 5% par an, vous divisez 70 par 5 et vous trouvez que la quantité qui s’accroît double en taille tous les 14 ans.

Bien, vous pous pouvez demander, d’où vient ce 70 ? Et bien la réponse est que 70 c’est approximativement cent multiplié par le logarithme naturel de 2. Si vous voulez le temps de triplement vous utiliseriez le logarithme naturel de 3. Ainsi tout cela est très logique. Mais vous n’avez pas besoin de vous souvenir d’où cela vient, souvenez vous juste de 70.

J’aimerais que chaque personne fasse ce calcul mental à chaque fois que nous voyons un taux de croissance de n’importe quoi dans les media. Par exemple si vous voyez une histoire qui explique que des trucs ont augmenté de 7% par an depuis quelques unes de ces dernières années, vous ne bronchez pas d’un cil. Mais quand vous voyez un gros titre qui dit que le crime a doublé en 10 ans vous dites « Mon Dieu que se passe-t-il ? ».

OK, que se passe-t-il ? Sept pourcents de croissance par an, divisez 70 par 7, le temps de doublement est 10 ans. Mais notez que si vous voulez écrire un gros titre pour attirer l’attention des gens, vous n’écririez jamais que le crime augmente de 7% par an, personne ne saurait ce que cela signifie. Maintenant, savez vous ce que sept pourcents signifient ?

Prenons un exemple, un autre exemple du Colorado, le coût d’une journée de remontées mécaniques à Vale. Il a augmenté de environ 7% par ans depuis que Vale a ouvert en 1963. A ce moment vous payiez 5$ pour la journée. Quel est le temps de doublement pour une croissance de 7% ? Dix ans. Alors quel était le coût dix ans plus tard en 1973, dix ans plus tard en 1983 et dix ans plus tard en 1993, qu’était-il en 2003 et à quoi devez-vous vous attendre ? (Rires dans l’audience).

Voilà ce que signifie une croissance de 7%. La plupart des gens n’en ont aucune idée.

bartlett12 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettRegardons un graphe générique de quelque chose qui s’accroît régulièrement. Après un temps de doublement la quantité qui s’accroît a le double de sa taille initiale, deux temps de doublement et c’est quatre fois la taille initiale, et ça continue jusque 8-16-32-64-128-256-512, et en dix temps de doublement c’est mille fois plus grand qu’au début. Vous pouvez voir que si vous essayez de dessiner un graphe de ceci sur une page de papier normale, le graphe va tout droit en dehors de la feuille.

Maintenant laissez moi vous donner un example pour vous montrer les nombres énormes auxquels vous arrivez avec juste un nombre modeste de doublements. La légende dit que le jeu d’échecs fut inventé par un mathématicien qui travaillait pour un roi. Le roi fut très satisfait et dit « Je veux te récompenser ». Le mathématicien dit « Mes besoins sont modestes, s’il vous plaît prenez mon nouveau plateau d’échecs et sur la première case placez un grain de blé, sur la deuxième doublez le un et placez en deux, sur la suivante doublez le deux et mettez en quatre, continuez juste de doubler jusqu’à ce que vous ayiez doublé pour chaque case, cela serait un paiement adéquat ». Nous pouvons deviner que le roi pensa que la mathématicien était bien fol « J’étais prêt à lui donner une vrai récompense ; tout ce qu’il a demandé sont juste quelques grains de blé ».

Mais regardons ce qu’il y a derrière tout ça. Nous savons qu’il y a 8 grains sur la quatrième case. J’obtiens ce nombre ’huit’ par multipliant 3 deux ensembles. C’est 2*2*2, c’est un de moins que le numéro de la case. Maintenant cela continue à chaque case. Ainsi sur la dernière case, je trouve le nombre de grain en multipliant 63 deux ensembles.

Maintenant regardons comment le total se construit. Quand nous ajoutons un grain sur la première case, le total sur le plateau est un. Nous ajoutons deux grains ce qui fait un total de trois. Nous mettons quatre grains, maintenant le total est sept. Sept est un grain de moins que huit, c’est un grain de moins que trois deux multipliés ensembles. Quinze est un grain de moins que quatre deux multipliés ensemble. Cela continue à chaque fois, ainsi quand nous avons terminé, le nombre total de grains sera un grain de moins que le nombre que j’obtiens en multipliant 64 deux ensembles. Ma question est combien de blé cela fait-il ?

Vous savez, cela ferait-il une jolie pile ici dans la pièce ? Cela remplirait-il le bâtiment ? Cela recouvrirait-il le comté sous 2m de blé ? De combien de blé sommes-nous en train de parler ?

La réponse est que c’est approximativement quatre cents fois la récolte mondiale de blé de 1990. Cela pourrait être plus de blé que les hommes ont récoltés dans toute l’histoire de la terre. Vous dites, comment êtes vous arrivé à un si grand nombre et la réponse est, c’était simple. Nous avons juste commencé avec un grain, mais nous avons laissé la quantité grandir régulièrement jusqu’à ce qu’elle ait doublé un petit 63 fois.

Maintenant il y a quelque chose d’autre qui est très important, l’accroissement dans chaque temps de doublement est plus grand que le total de tous les accroissements précédents. Par exemple, quand je met huit grains sur la quatrième case, le huit est plus grand que le total de sept qui étaient déjà là. Je met trente deux grains sur la sixième case ; le trente deux est plus grand que les trente et un qui étaient déjà là. A chaque fois que la quantité double, cela demande plus que tout ce qui a été ajouté dans tous les accroissements précédents.

Bien, traduisons tout ça dans la crise énergétique. Voici une publicité des années 1975, elle pose la question « l’Amérique peut-elle tomber à court d’électricité ? ». L’Amérique dépend de l’électricité ; notre besoin d’électricité double tous les 10 ou 12 ans. C’est le reflet précis d’une très longue histoire de croissance régulière de l’industrie électrique dans ce pays. Une croissance d’environ 7% par an donne un doublement tous les 10 ans.

Maintenant avec toute cette histoire de croissance, ils s’attendent juste à ce que la croissance continue pour toujours. Heureusement cela s’arrêta, non pas parce que quelqu’un comprenait l’arithmétique, cela s’arrêta pour d’autres raisons. Bien, demandons nous et si… Supposez que la croissance ait continué, alors nous pourrions voir ici ce que nous avons vu avec le plateau d’échec. Dans les dix ans suivant l’apparition de cette plublicité, dans cette décennie, la quantité d’énergie électrique que nous aurions consommé dans ce pays aurait été plus grande que le total de toute l’énergie électrique que nous avons jamais consommé dans l’histoire entière de croissance régulière de cette industrie dans ce pays.

bartlett2 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettMaintenant réalisez vous que n’importe quoi de complètement acceptable comme 7% de croissance par an pourrait mener des conséquences aussi incroyables, qu’en juste 10 ans vous utiliseriez plus que tout ce qui a été utilisé dans tout l’accroissement précédent ?

Et bien c’est exactement ce à quoi que le Président Carter se référait lors de son discours sur l’énergie. Une de ses déclarations était celle là. Il dit, « Dans chacune de ces décennies plus de pétrole a été consommé que dans toute l’histoire précédente de l’humanité ». En tant que tel c’est une affirmation stupéfiante.

Maintenant vous comprenez que ce que le Président nous disait était la simple conséquence d’une croissance arithmétique de 7% par an dans la consommation mondiale de pétrole, et c’était la figure historique jusque dans les années 1970.

Il y a une autre magnifique conséquence de cette arithmétique. Si vous prenez soixante dix ans comme durée et notez que c’est approximativement une durée de vie d’homme, alors n’importe quel pourcentage de croissance continue et régulière pendant soixante dix ans donne un accroissement total par un facteur qui est très facile à calculer. Par exemple 4% par an pendant 70 ans, vous trouvez le facteur en multipliant quatre deux entre eux, c’est un facteur 16.

Il y a quelques années, un des journaux de ma ville natale de Boulder Colorado, questionna les neufs membres du Conseil Municipal de la Ville de Boulder et leur demanda quel était le taux d’accroissement de la population de Boulder ils pensaient qu’il serait bon d’avoir dans les années à venir. Et bien les neufs membres du Conseil Municipal de Boulder donnèrent des réponses s’échelonnant à partir d’un faible 1% par an, ce qui apparaît maintenant comme étant le taux d’accroissement de la population des Etats-Unis. Nous ne sommes pas à un accroissement de population nul, pour le moment, le nombre des Américains augmente chaque année de plus de trois millions de personnes. Aucun membre du Conseil Municipal n’a dit que Boulder devrait grandir moins rapidement que les Etats-Unis grandissent.

La réponse la plus haute qu’un membre du Conseil Municipal ait donnée fut 5% par an. Sachez que je me senti obligé, je devais leur écrire une lettre et leur dire « Savez vous que 5% par an pour juste 70 ans – je peux me souvenir quand juste 70 ans me semblaient comme une durée horriblement longue, elle ne me semble plus si longue maintenant. (Rires dans l’audience). Bien cela signifie que la population de Boulder grandirait par un facteur 32. Aujourd’hui nous avons une station d’épuration surchargée, dans soixante dix ans nous aurons besoin de 32 stations d’épuration surchargées.

Maintenant à l’époque avez vous réalisé comme tous les Américains que 5% de croissance par an pouvaient mener à des conséquences aussi incroyables sur une période de temps aussi modeste ? Notre Conseil Municipal a un degré zéro de compréhension de cette arithmétique très simple.

Bien, il y a quelques années, j’ai eu une classe d’étudiants non scientifiques qui étaient intéressés par les problèmes de la science et de la société ; nous avons passé beaucoup de temps à apprendre à utiliser du papier semi-logarithmique. Il est imprimé de manière à ce que ces lignes horizontales sur l’échelle verticale représentent chacune un accroissement par un facteur 10. Ainsi vous allez de mille à dix mille à cent mille, et la raison d’utiliser ce papier spécial est que sur ce papier une ligne droite représente une croissance régulière.

bartlett3 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettAlors nous avons étudié de nombreux exemples, j’ai dit aux étudiants « Parlons de l’inflation, parlons de 7% par an. ». Ce n’était pas si élevé quand nous l’avons fait, cela a été plus haut depuis lors, heureusement c’est plus faible maintenant. Et j’ai dit aux étudiants, comme je vous le dit, vous avez environs soixante ans d’espérance de vie devant vous, voyons ce que quelques choses communes couteront si nous avons soixante ans d’inflation à 7%

Les étudiants trouvèrent qu’un galon d’essence à 55 cents couterait 35.20$ – 2.50$ pour un cinéma deviendrait 160$. Le sac de provisions à 15$ que ma mère avait l’habitude d’acheter à 1.25$, il serait à 960$. Un ensemble de vêtements à mille dollars serait à 64000$, un automobile à 4000$ couterait un quart de million de dollars, et une maison à 45000$ vaudrait presque trois millions de dollars.

Bien, j’ai donné aux étudiants cette annonce publicitaire apparue dans le magazine Newsweek ainsi que ces figures montrant l’escalade des coûts de la chirurgie de la vésicule biliaire depuis 1950, quand l’opération coutait 361$. Je leur ai dit de réaliser un tracé semi-logarithmique, regardons ce qui s’ensuit. Les étudiants trouvèrent que les quatre premiers points se positionnaient sur une ligne dont la pente indiquait une inflation d’environ 6% par an, mais les quatrième, cinquième et sixième étaient sur une droite plus raide de presque 10% d’inflation par an. Bien, j’ai alors dit aux étudiants, poursuivons cette droite plus raide jusqu’à l’année 2000, faisons nous une idée de ce qu’une opération de la vésicule biliaire pourrait coûter. L’an 2000 était il y a quatre ans, la réponse est 25000$. La leçon était horriblement claire. Si vous songez à une opération de la vésicule biliaire, faites la maintenant. (Rires dans l’audience).

Lors de l’été 1986 le bulletin d’informations indiqua que la population mondiale atteignit le nombre de cinq milliards de personnes en croissance de 1.7% par an. Bien, votre réaction à 1.7% pourrait être que c’est si faible que rien de mauvais ne peut jamais arriver à 1.7% par an. Aussi vous calculez le temps de doublement et trouvez que c’est seulement 41 ans. Maintenant c’était en 1986, plus récemment en 1999 nous lisions que la population mondiale a cru de 5 milliards à 6 milliards. La bonne nouvelle est que le taux de croissance a chuté de 1.7% à 1.3% par an. La mauvaise nouvelle est qu’en dépit de la chute du taux de croissance la population mondiale est aujourd’hui en augmentation d’environ 75 millions de personnes supplémentaires chaque année.

Maintenant si ce modeste 1.3% par an devait continuer, la population mondiale s’accroitrait à une densité de une personne par mètre carré de terre émergée en seulement 728 ans et la masse de personne serait égale à la masse de la terre en seulement 2400 ans. Bien, nous pouvons en sourire, nous savons que cela ne peut arriver. On en peut faire un dessin humoristique mignon : la légende indique « Excusez moi Monsieur, mais je vais vous faire une offre attractive pour votre mètre carré ».

Il y a une leçon fondamentale dans ce dessin humoristique. La leçon est qu’une croissance zéro de la population se produira. Maintenant nous pouvons débattre si nous aimons ou n’aimons pas une croissance zéro de la population. Cela arrivera que nous débations ou pas, que nous aimions ou pas. Il est absolument certain que les gens ne pourraient jamais vivre à cette densité sur les terres émergées de la surface de la terre. Donc les hauts taux de naissance d’aujourd’hui chuteront ; le faible taux de mortalité d’aujourd’hui augmentera jusqu’à ce qu’ils aient exactement la même valeur numérique. Cela sera certainement d’ici une durée inférieure à quelques centaines d’années. Aussi peut être vous demandez vous alors quelles options sont disponibles si nous voulons adresser le problème.

Dans la colonne gauche j’ai listé certaines des choses que nous devrions encourager si nous voulons augmenter le taux de croissance de la population et ainsi empirer le problème. Regardez juste la liste. Chaque élément dans la liste est aussi sacré que la maternité, il y a l’immigration, la médecine, la santé publique, l’hygiène publique. Ils sont tous dédiés aux but humains de diminuer le taux de mortalité et c’est très important pour moi, si c’est mes chances de mourir qu’ils diminuent. Alors il faut que je réalise que tout ce qui diminue le taux de mortalité fait empirer le problème de population. Il y a la paix, la loi et l’ordre, l’agriculture scientifique a diminué le taux de mortalité du à la famine, ce qui rend juste le problème de population pire. L’air propre le rend pire.

Maintenant dans cette colonne sont quelques choses que nous devrions encourager si nous voulons diminuer le taux d’accroissement de la population et ce faisant aider à solutionner le problème de population. Bien, il y a l’abstention, la contraception, l’avortement, les petites familles, arrêter l’immigration, la maladie, la guerre, le meurtre, les famines, les accidents. Fumer augmente significativement le taux de mortalité, cela aidera-t-il à résoudre le problème ?

Souvenez-vous de ma conclusion du dessin humoristique d’une personne par mètre carré, nous avons conclu qu’une croissance zéro de la population humaine se produira. Exprimons maintenant cette conclusion en d’autres termes et disons qu’il est évident que la nature va choisir dans la liste de droite et que nous n’avons rien à faire à part se préparer à vivre avec quoi que choisira la nature de la liste de droite. Ou alors nous pouvons mettre en œuvre l’option qui nous est ouverte, et cette option est de choisir en premier dans la liste de droite. Nous allons trouver quelque chose ici pour lequel nous pouvons aller faire campagne ? Y-a-t-il quelqu’un ici pour promouvoir la maladie ? (Rires dans l’audience).

Nous avons maintenant des capacités de guerres incroyables, aimeriez-vous plus de meurtres, plus de famines, plus d’accidents ? Bien, nous pouvons voir ici le dilemme humain. Tout ce que nous regardons comme bon fait empirer le problème de population, tout ce que nous regardons comme mauvais aide à résoudre le problème. Si un dilemme a jamais existé en voici un.

La question restante est l’éducation ; va-t-elle dans la colonne de gauche ou celle de droite ? Je dois dire que jusqu’ici dans ce pays elle a été dans la colonne de gauche et a fait très peu pour réduire l’ignorance de ce problème. Ainsi où commençons nous ? Bien, commençons à Boulder, Colorado, ici dans ma ville natale. Voici les données du recensement de 1950, celui de 1960 et de 1970. Dans cette période de 20 ans la croissance moyenne de la population fut de 6% par an. Avec de gros efforts, nous avons réussi à ralentir la croissance quelque peu. Voici les données du recensement de 2000. J’aimerais demander aux gens, commençons avec ces chiffres de 2000, avançons de 70 ans, une vie humaine, et demander quel taux de croissance avons nous besoin pour la population de Boulder dans les 70 prochaines années afin qu’à la fin de ces 70 ans la population de Boulder soit égale à celle de la population actuelle d’une grande cité Américaine de votre choix ?

Boulder dans soixante dix ans pourrait être aussi grosse que Boston aujourd’hui si nous croissons de juste 2.58% par an. Maintenant si nous pensons que Detroit est un meilleur modèle nous devrions avoir 3.25% par an. Souvenez vous des données historiques précédentes de 6% par an. Si cela devait continuer pour un temps de vie, la population de Boulder serait plus importante que la population de Los Angeles. Bien, je vous dirais juste qu’il est impossible de caser la population de Los Angeles dans la valée de Boulder, donc c’est évident. La croissance de la population de Boulder va s’arrêter et la seule question est si nous allons être capable de la stopper tant qu’il y a encore de l’espace libre ou allons nous attendre jusqu’à ce que nous soyons les uns sur les autres et que nous étouffions tous ?

Maintenant, périodiquement quelqu’un me dit « vous savez une plus grosse ville peut juste être une meilleure ville » et je réponds « attends une minute, nous avons déjà expérimenté ça ». Nous n’avons pas besoin de nous demander quel sera l’effet de la croissance sur Boulder parce que la Boulder de demain peut être vue dans la Los Angeles d’aujourd’hui, et pour le prix d’un ticket d’avion nous pouvons nous projeter 70 ans dans le futur et voir exactement ce qu’il en est. Qu’en est-il ? Voici un gros titre intéressant à Los Angeles. Peut-être cela a-t-il à voir avec ce gros titre à Los Angeles ?

Et que faisons nous dans le Colorado ? Bien, voici le capital de croissance des USA aujourd’hui et nous en somme fiers. Le Rocky Mountains News nous informe de nous attendre à un million supplémentaire de personnes dans les 20 prochaines années, et quelles seront les conséquences de tout cela ? Elles sont totalement prévisibles et sans surprises, nous savons axactement ce qui arrive quand vous entassez plus de gens au même endroit.

Bien, vous pouvez imaginer que le contrôle de la croissance est un sujet très sujet à controverse et je garde comme un trésor la lettre de laquelle ces citations sont extraites. Cette lettre me fut écrite par un citoyen dirigeant de notre communauté. Il est un des ténors parmi les avocats de la croissance controlée, croissance contrôlée signifiant simplement croissance. Cet homme écrit « Je suis d’accords avec tous vos arguments concernants la croissance exponentielle ; je ne crois pas que l’argument exponentiel soit valide au niveau local ».

Voyez-vous, l’arithmétique ne tient pas à Boulder. (Rires dans l’audience). Je dois admettre que cet homme a un diplôme de l’université du Colorado ; ce n’est pas un diplôme en mathématique, en science, ou d’ingénieur. D’accords, regardons ce qui arrive quand nous avons ce genre de croissance régulière dans un environnement fini.

Les bactéries croissent en se dédoublant. Une bactérie se divise et devient deux, les deux se divisent et deviennent 4, qui deviennent 8, 16 et ainsi de suite. Supposons que nous avons des bactéries dont le nombre double chaque minute. Supposons que nous placions une de ces bactéries dans une bouteille vide à onze heure du matin, et observions que la bouteille est pleine à midi pile. C’est juste un cas ordinaire de croissance régulière, le temps de doublement est une minute, et il se passe dans un environnement fini qui est une bouteille. Je veux vous poser trois questions.

Numéro une : à quel moment la bouteille était-elle à moitié pleine ? Bien, le croiriez-vous, à 11h59, une minute avant midi, parce que les bactéries doublent en nombre chaque minute.

Seconde question : si vous étiez une bactérie quelconque dans cette bouteille, à quel moment réaliseriez-vous que vous allez manquer de place ? Examinons juste la dernière minute dans la bouteille. A midi pile elle est pleine, une minute avant elle à moitié pleine, deux minutes avant elle est au quart, avant 1/8, avant 1/16. Laissez moi vous demander, à 5 minutes avant midi quand la bouteille est seulement 3% pleine et qu’il y a 97% d’espace libre qui aspirent au développement, combien d’entre vous réaliseriez qu’il y a un problème ?

A propos de la controverse actuelle sur la croissance de Boulder, il y a quelque années quelqu’un écrivit dans un journal qu’il n’y avait pas de problème de croissance de la population à Boulder parce que, disait l’auteur, nous avons quinze fois autant d’espace libre que nous en avons déjà utilisé. Laissez moi vous demander quel heure était-il à Boulder quand la surface d’espace libre était quinze fois celle que nous avions déjà utilisée ? Et la réponse est : il était midi moins 4 dans la vallée de Boulder. Maintenant supposons que deux minutes avant midi, certaines des bactéries réalisent qu’elles vont manquer d’espace et lancent une grande recherche de nouvelles bouteilles. Elles cherchèrent au delà des mers et sur les plateaux continentaux extérieurs et dans l’Arctique, et elles trouvèrent trois nouvelles bouteilles. C’est une découverte incroyable, trois fois le total des ressources connues auparavant, maintenant il y a quatre bouteilles, avant leur découverte il n’y en avait qu’une. Maintenant cela donnera surement une société durable, n’est ce pas ?

Connaissez-vous la troisième question ? Pendant combien de temps la croissance peut-elle continuer en résultat de cette magnifique découverte ? A midi, une bouteille est pleine, il en reste trois. Midi une, deux bouteilles sont pleines il en reste deux. Et à midi deux les quatres sont pleines et c’est fini. Maintenant vous n’avez pas besoin de plus d’arithmétique que ça pour évaluer l’absolue contradiction des affirmations que nous avons tous entendues et lues originaires d’experts qui nous disent d’abords que nous pouvons continuer d’accroître nos taux de consommation de combustibles fossiles et ensuite de ne pas nous inquiéter, nous serons toujours capables de faire des découvertes des nouvelles ressources dont nous avons besoins pour satisfaire les exigences de cette croissance.

Il y a quelques années à Washington notre secrétaire à l’énergie observa que dans la crise énergétique nous avons un cas classique de croissance exponentielle contre une source finie. Regardons maaintenant certaines de ces sources finies. Nous nous tournons vers les travaux du Dr M. King Hubbert, il a dessiné ici un graphique semi logarithmique de la production mondiale de pétrole. Vous pouvez voir que la ligne est approximativement droite pendant environ 100 ans, jusqu’ici en 1970, avec une croissance moyenne très proche de 7% par an.

bartlett13 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettIl est logique de se demander pour combien de temps cette croissance de 7% peut continuer. La réponse est dans les chiffres de cette table. Les nombres sur la première ligne nous disent que en 1973, la production mondiale de pétrole était de vingt milliards de barils, la production totale historique de trois cent milliards, les réserves restantes de dix sept cent milliards. Voici les données, le reste de cette table est juste le calcul sous l’hypothèse que la croissance historique de 7% par an a continué dans les années suivant 1973 exactement comme cela s’était produit depuis cent ans. En réalité la croissance s’arrêta, elle s’arrêta parce que l’OPEP a accru les prix de leur pétrole donc ici nous nous demandons, « et si ? ». Supposons que nous ayons décidé de rester sur cette courbe à 7% de croissance et retournons en 1981. En 1981 sur la courbe à 7% l’utilisation historique totale se monterait à cinq cent milliards de barils, les réserves restantes à quinze cents milliards. A ce point les réserves restantes sont triples du total de tout ce que nous avons utilisé dans notre histoire. C’est une énorme réserve mais quel est l’heure à laquelle les réserves restantes sont triples du total de tout ce que vous avez utilisé depuis toujours ? La réponse est qu’il est deux minutes avant midi.

Nous savons qu’avec cette croissance de 7%, le temps de doublement est de dix ans. Allons de 1981 à 1991, en 1991 sur la courbe à 7% la quantité utilisée dans toute l’histoire se monterait à mille milliard de barils, il y resterait mille milliards de barils. A ce point le pétrole restant serait en quantité égale au total de tout ce que nous avons utilisé dans toute l’histoire de l’industrie du pétrole sur cette terre. Cent trente années de consommation de pétrole. Vous diriez « C’est une reserve énorme », mais quelle heure est-il lorsque les réserves restantes sont égales à tout ce qui a été utilisé depuis toujours ? La réponse est une minute avant midi. Alors nous avançons une décennie supplémentaire au tournant du siècle, c’est à peu près maintenant, c’est au moment où 7% finirait d’épuiser toutes les réserves de pétrole de la terre.

Aussi regardons cela sur un joli graphique. Supposez que la surface de ce minuscule rectangle représente tout le pétrole que nous avons utilisé sur la terre avant 1940, puis dans la décennie des années 40 nous avons utilisé tout cela, ce qui est autant que tout ce qui avait été utilisé auparavent dans toute notre histoire. Dans la décennie des années 50 nous avons utilisé autant que ça, et c’est égal à ce qui avait été utilisé dans toute l’histoire précédente. Dans la décennie des années 60 nous avons utilisé ça, encore une fois c’est égal à toute la consommation précédente. Voici graphiquement ce que le Président Carter nous a dit. Maintentant, si cette croissance de 7% avait continué pendant les années 70, 80 et 90 voici ce que cela signifie. Cela représente tout le pétrole qui existe.

Maintenant il existe une croyance largement répandue que si on investit suffisamment d’argent à faire des trous dans le sol, du pétrole va certainement jaillir. Bien, il y aura des découvertes de nouveau pétrole et peut être des découvertes majeures, mais regardez. Nous devons découvrir tout ça de pétrole si nous continuions avec cette croissance de 7% pendant 10 ans. Demandez-vous quelle est la chance que le pétrole découvert après la fin de notre réunion aujourd’hui sera en quantité égale au total de tout ce que nous avons déjà découvert au cours des temps. Réalisez alors que si tout ce pétrole nouveau pouvait être trouvé cela serait suffisant pour laisser la croissance historique de 7% continuer pour dix ans de plus. Il est maintenant intéressant de voir ce que les experts disent.

Voici une interview du magazine Time, une interview avec un des experts les plus cités dans tout le Texas, ils lui ont demandé : « Mais nombreux parmi nos champs les plus gros n’ont-ils pas déjà été pompés jusqu’à être à sec ? » Sa réponse fut « Il y a encore autant de pétrole à trouver dans les Etats Unis qu’il y en a eu de produit ». Assumons maintenant qu’il ait raison. Quelle heure est-il ? Et la réponse est : une minute avant midi. J’ai lu de nombreux trucs que ce gars a écrit ; je ne pense pas qu’il possède la moindre compréhension de cette arithmétique très simple.

A propos de la crise énergétique il y a environ trente ans nous voyions des annonces telles que celle ci. Elle provient de l’American Electric Power Company. Elle est un peu rassurante : « Ne vous inquiétez pas parceque nous sommes assis sur la moitié des réserves de charbon, suffisamment pour bien plus de 500 ans ». D’où vient ce chiffre de 500 ans ? Il peut avoir son origine dans ce rapport du comité des Affaires Intérieures et Insulaires (Interior and Insular Affairs) du Sénat des Etats Unis, car dans ce rapport nous trouvons cette phrase « Aux niveaux actuels d’extraction, les réserves américaines de charbon dureront plus de 500 ans ».

C’est une des plus dangereuses affirmations dans la litérature. Elle est dangereuse parce qu’elle est vrai, ce n’est pas sa vérité qui la rend dangereuse, la danger réside dans le fait que les gens retiennent une partie de la phrase, ils disent juste que le charbon durera 500 ans. Ils oublient l’avertissement par lequel commence la phrase. Que sont ces mots au début de la phrase, « Aux niveaux actuels », que cela signifie-t-il ? Cela signifie si, et seulement si nous maintenont une croissance zéro de la production de charbon.

Regardons quelques chiffres. Allons voir le bilan annuel de l’énergie, publié par le ministère de l’énergie. Ils fournissent ceci comme réserve prouvée de charbon aux Etats Unis, avec une note de bas de page disant qu’environ la moitié des réserves prouvées sont estimées récupérables. On ne peut pas extraire du sol et exploiter 100% du charbon qui s’y trouve ? Le nombre réel est donc en fait la moitié de ce nombre. Nous y reviendrons dans juste un moment. Le rapport nous dit aussi qu’en 1971 l’exploitation était à ce niveau, et vingt ans plus tard à celui ci. Groupez ces nombres ensembles et la croissance moyenne de la production de charbon pendant ces 20 ans est de 2.86% par an. Et nous devons nous demander combien de temps une réserve dure en présence d’une croissance régulière du taux de consommation jusqu’à ce que le dernier morceau soit utilisé.

Je vais vous montrer l’équation pour calculer la durée d’utilisation de la réserve : bartlett5 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert Bartlett(1), avec T% le taux de croissance de la consommation en¨%, R0 la réserve initiale et C0 la consommation initiale.

Je vous informe qu’il suffit d’un niveau de faculté scientifique première année pour obtenir cette équation, cela ne doit donc pas être très difficile. Vous savez j’ai l’impresion qu’il doit y avoir des douzaines de personnes dans ce pays qui ont suivi la première année de faculté scientifique, mais laissez moi vous dire, je pense que cette équation est probablement le secret scientifique le mieux gardé du siècle !

Maintenant laissez moi vous montrer pourquoi. Si vous utilisez cette équation pour calculer l’espérance de vie de la réserve, ou de la moitié qui est jugée récupérable, et ce pour différents taux de croissance régulière, vous trouverez que pour un taux de croissance zéro l’estimation basse donne environ 240 ans et la haute serait proche de 500 ans. Ainsi le rapport au congrès était correct. Mais regardez ce qu’on obtient si nous ajoutons une croissance régulière. Dans les années 1960 notre objectif national était d’atteindre une croissance de production de charbon d’environ 8% par an. Si nous pouvions atteindre et maintenir ce taux, le charbon durerait entre 37 et 46 ans. Le Président Carter coupa grossièrement en deux ce taux, dans l’espoir d’atteindre 4% par an si cela permettait au charbon de durer encore entre 59 et 75 ans. Voici 2.86%, le taux moyen pour les récentes vingt dernières années ; si cela pouvait continuer à ce taux le charbon durerait entre 72 et 94 ans. C’est dans la durée de vie des enfants nés aujourd’hui. La seule manière d’approcher cette folle citation, ce chiffre de 500 ans, est de simultanément faire deux choses.

Numéro un, il faut déterminer comment utiliser 100% du charbon qui est dans le sol. Numéro deux, il faut déterminer comment avoir 500 ans de croissance zéro dans la production du charbon. Regardez ces chiffres, ce sont des faits.

bartlett11 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettDans les années 1970 il y a avait de grandes inquiétudes à propos de l’énergie. Mais ces inquiétudes ont disparu dans les années 1980. Seulement les soucis à propos de l’énergie dans les années 70 ont poussé les experts, les journalistes, et les scientifiques à assurer le peuple Américain qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Aussi regardons en arrière sur ces assurances des années 70 afin que nous puissions savoir à quoi s’attendre maintenant que la crise énergétique revient.

Voici le directeur de la division énergie du laboratoire Oakridge National qui nous dit comme il est bon marché d’importer du pétrole, nous disant que nous devons avoir de fortes hausses et une croissance rapide de notre utilisation de charbon. Dans ces conditions il estimait que les réserves Américaines de charbon était si importantes qu’elles dureraient au minimum trois cents ans et probablement au maximum mille ans. Vous avez vu les faits, maitenant vous voyez ce qu’un expert raconte et que pouvez-vous conclure ? Il y a eu une émission spéciale de trois heure sur CBS à propos de l’énergie. Le reporter affirmait que selon les estimations les plus basses nous avions assez de charbon pour 200 ans, selon les plus hautes pour plus de mille ans. Vous venez juste de voir les faits et maintenant vous pouvez voir ce qu’un journaliste nous raconte après une étude approfondie, et que pouvez-vous conclure ?

Dans le journal de l’éducation chimique, à la page dédiée aux professeurs dans les écoles de chimie et dans un article d’un membre de l’équipe scientifque du journaln on nous informe que les réserves prouvées de charbon sont énormes et il y a un dessin. Les réserves permettent de satisfaire les besoins présents en énergie des Etats Unis pour presque mille ans. Bien, faisons une petite division. Vous prenez le charbon qu’ils disent être présent et vous le divisez par le taux courant de consommation, on obtien 180 ans. Ils n’écrivent pas, taux courant de consommation, mais plutôt les besoins présents en énergie. Le charbon aujourd’hui fournit environ 20% de l’énergie que nous utilisons aujourd’hui dans ce pays, ainsi si vous voulez calculer le temps pendant lequel cette quantité de charbon peut satisfaire les besoins présents en énergie des Etats Unis, vous devez multiplier le premier résultat par 1/5. Ce qu’on obtient est trente six ans. Ils écrivent presque mille ans. Le magazine Newsweek, dans un article de première page affirme qu’au présent taux de consommation nous avons assez de charbon pour 666.5 ans, le vigule 5 signifie je pense que nous tomberons à court en juillet plutôt qu’en janvier. (Rires dans l’audience). Si nous arrondissons cela, disons grossièrement à 600 ans, c’est assez proche de 500 pour être dans la zone d’incertitude de notre connaissance de la taille des réserves. Ceci dit, c’est une affirmation raisonnable ; mais ce à quoi l’article arrive est que nous devons avoir une croissance rapide et majeure de notre consommation de charbon. C’est évident n’est ce pas ? Si la croissance dont ils parlent est là, la réserve ne durera pas aussi longtemps qu’ils ont dit qu’elle durerait avec une croissance zéro. Ils ne mentionnent jamais ce point. Je leur ai écrit une longue lettre, leur ai dit que je pensais que c’était une sérieuse erreur d’interprétation de donner aux lecteurs le sentiment que nous pourrions avoir toute la croissance qu’ils décrivent et encore avoir ce charbon disponible pour 600 ans. J’ai eu une réponse très jolie de leur part, elle n’a rien à voir avec ce que j’avais essayé de leur expliquer.

J’ai fait cet exposé dans une école supérieure à Omaha, et après l’exposé le professeur de physique vint me voir. Il avait une brochure et me demanda si je l’avais déjà vue. Je ne l’avais pas vue et il m’invita à regarder. Nous avons du charbon par dessus les oreilles, comme indiqué par le magazine Forbes, un éminent magazine d’affaires, les Etats Unis ont 437 milliards de tonnes de réserve de charbon. C’est un grand nombre, l’équivalent de beaucoup de BTU (2) ou encore assez d’énergie pour maintenir 100 milions de grosses usines à charbon pour 800 ans. Et le professeur me demanda comment cela pouvait être vrai, ça ferait une grosses usine de production à charbon pour deux personnes aux Etats Unis. Je lui ai répondu que bien sur cela ne pouvait pas être vrai, c’est absolument insensé. Faisons une petite division pour voir à quel niveau c’est idiot. Prenons le charbon qu’ils affirment être là, divisons par ce qui était alors le taux courant de consommation, on trouve que ça ne durerait pas jusqu’à 800 ans et nous avions à peine à ce moment 500 grosses usines électrique, et ils écrivent qu’il serait possible d’avoir cent millions de ce type d’usine.

Le magazine Time nous informe que dans les puits des Appalaches dans la vallée de l’Ohio et dans les étendues minières de l’ouest réside assez de veines de charbon pour satisfaire la demande du pays pour des siècles, peu importe comment la consommation d’énergie s’accroit. Et alors je vous donne une observation très basique, ne croyez pas une affirmation à propos de l’espérance de vie d’une ressource non renouvelable jusqu’à ce que vous ayez confirmé la prédiction en répétant le calcul. En ce qui concerne les mines de charbon nous devons remarquer que plus la prédiction est optimiste, plus grande est la probabilité qu’elle soit basée sur une arithmétique défectueuse ou aucune arithmétique du tout.

Encore une fois dans le magazine Time, l’industrie de l’énergie est d’accords sur le point que pour acquérir une forme d’autonomie en énergie les Etats Unis doivent exploiter tout le charbon possible. Pensons maintenant à cela un moment. Laissez moi paraphraser cela. Plus vite nous consommons nos ressources, et plus nous serons autonome. N’est ce pas ce que cela signifie ?

David Bower appelle cela la politique de la force jusqu’à l’épuisement. Voici un exemple de force jusqu’à l’épuisement. Voilà William Simon, conseiller présidentiel du Président des Etats Unis. Simon dit que nous devrions essayer de creuser autant de puits qu’il est possible, pour récupérer les réserves prouvées de pétrole. Plus vite nous aurons récupéré la dernière goutte de pétrole du sol et l’aurons utilisé, mieux nous serons. Regardons maintenant le graphique du docteur Hubbert pour la production de pétrole des 48 Etats du sud (lower 48 states), encore une fois en échelle semi-logarithmique.

Ici nous avons une section ligne droite de croissance régulière, mais depuis un bon moment la production est tombée sous la courbe de croissance alors que notre demande a continué à la hausse sur cette courbe jusque dans les années 1970. Il est évident que la différence entre les deux courbes a été compensée par les importations. C’était début 1995 que nous avons lu que l’année 1994 était la première de toute l’histoire de notre nation pendant laquelle nous avons du importer plus de pétrole que nous avons été capable d’extraire de notre sol.

Peut être vous demandez vous si cela a un sens d’imaginer que nous puissions avoir une croissance régulière du taux de consommation d’une ressource jusqu’au moment où la dernière particule est utilisée, et avoir alors un plongeon abrupt à zéro du taux de consommation. Je dis non, cela n’a aucun sens. OK, vous dites, pourquoi nous ennuyer avec le calcul du temps d’expiration. Ma réponse est celle ci : chaque segment de notre société, nos affaires, chefs gouvernementaux, chefs politiques, au niveau local, au niveau des états, au niveau national, tous le monde aspire à maintenir une société dans laquelle toutes les mesures de la consommation matérielle continue à croitre régulièrement années après années après années, un monde sans fin.

bartlett10 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettPuisque c’est si central à tout ce que nous faisons, nous devrions savoir où ça nous mène. D’un autre coté nous devrions reconnaître qu’il y a un meilleur modèle et nous tourner encore vers les travaux du Dr Hubbert. Il a tracé le taux de consommation des ressources qui ont déjà été exploitées, il a trouvé que oui, il y avait une période initiale de croissance régulière du taux de consommation. Mais alors le taux passe par un maximum et redescend le long d’une jolie courbe symétrique en cloche. Nous sommes au pic, nous sommes au milieu de la ressource, c’est exactement ce qu’a dit l’expert du Texas que j’ai cité il y a une minute.

Regardons maintenant ce que cela signifie. Cela signifie qu’à partir de maintenant la production domestique de pétrole ne peut que descendre de la colline, le reste de chemin est vers le bas de la colline. Et quoi que puisse se dire à Washington DC ne fera aucune différence.

Cela signifie que nous pouvons nous donner beaucoup de mal pour créer des petites bosses sur le coté descendant de la courbe, vous pouvez voir qu’il y a des petites bosses sur le coté montant de la colline. Le débat s’échauffe sur l’exploitation des réserves naturelles de l’Arctique. J’ai vu une estimation selon laquelle 3.2 milliards de barils pourraient être trouvés là bas. 3.2 milliards de barils est l’aire de ce minuscule carré ; c’est moins que la consommation annuelle des Etats Unis (3). Regardons maintenant la courbe comme ceci, la surface sous la courbe représente la ressource totale dans les Etats Unis. Elle a été divisée en trois partie, ici le pétrole que nous avons extrait du sol, nous l’avons utilisé, il n’existe plus. Cette bande verticale ombrée, c’est le pétrole pour lequel nous avons des derricks ; nous l’avons trouvé, nous le pompons aujourd’hui. Ombré en vert sur la droite est le pétrole non découvert. Nous avons d’excellentes manières maintenant d’estimer combien de pétrole demeure non découvert. C’est le pétrole que nous devons trouver si nous descendons le long de la courbe comme prévu. Périodiquement quelqu’un me fait remarquer qu’il y a cent ans quelqu’un a fait un calcul et a prédit que les Etats Unis tomberaient à cours de pétrole d’ici à 25 ans. Le calcul a déjà été faux, donc bien sur tous les calculs sont faux. Comprenons bien ce qu’ils on fait. Il y a cent ans […] tout ce qu’ils firent c’est prendre le pétrole découvert, et le diviser par la vitesse à laquelle il était utilisé et tomber sur 25 ans. Ils n’avaient aucune idée de combien de pétrole n’était pas encore découvert. Bien, c’est évident ; il faut refaire un nouveau calcul à chaque nouvelle découverte. Nous ne demandons pas aujourd’hui combien de temps durera le pétrole découvert jusqu’ici, nous nous interrogeons à propos de pétrole découvert et non découvert, nous discutons maintenant du reste du pétrole. Que nous raconte la vue d’ensemble géologique des Etats Unis ?

En 1984 il était estimé que la provision de ressources non découvertes et de ressources démontrées étaient de trente six ans aux présents taux de production, ou dix-neuf ans en l’absence d’importation. Cinq ans plus tard en 1989, ces trente six ans ont baissé à trente deux ans, les dix-neuf ans à seize ans. Ainsi les chiffres se confirment alors que nous descendons le long du coté droit de la courbe de Hubbert.

De temps en temps on entend quelqu’un qui dit que nous ne devrions pas nous soucier du problème, nous pouvons le résoudre. Dans ce cas nous pouvons le résoudre en cultivant du blé, en le distillant en éthanol, et en faisant rouler tous les véhicules des Etats Unis à l’éthanol. Examinons ceci : aujourd’hui la production d’éthanol est équivalente à 43.5 millions de barils de pétrole importés annuellement. Cela semble plutôt bon n’est ce pas, jusqu’au moment où vous réfléchissez. D’abords, la question à se poser est quelle fraction de la consommation des véhicules des Etats Unis représente quarante trois millions et demi de barils. La réponse est 1%.

Il faudrait multiplier la production de blé dévolue à l’éthanol d’un facteur 100 juste pour mettre les nombres en rapports. Il n’y a pas tant de terres agricoles dans les Etats unis. Il y a un plus gros problème. Il faut du combustible diesel pour labourer le sol, pour planter le blé, pour synthétiser les engrais afin de faire grandir le blé, pour prendre soin du blé, pour récolter le blé. Il faut plus d’énergie pour le distiller, et quand vous obtenez finalement un gallon d’éthanol, vous serez chanceux si il y a autant d’énergie dans le gallon qu’il en a fallu pour le produire (4). En général vous perdez. Mais ce bonhomme nous dit de ne pas nous inquiéter, nous pouvons résoudre le problème de cette façon.

En 1956, le Dr Hubbert s’addressa à une convention de géologues et d’ingénieurs du pétrole. Il les informa que ses calculs l’avaient amené à croire que le pic de production de pétrole et de gaz des Etats Unis se produirait entre 1966 et 1971. Personne ne le prit au sérieux. Voyons ce qui est arrivé.

La donnée est issue du Ministère de l’Energie. Voici la croissance régulière ; voici 1956 lorsque le Dr Hubbert fit son analyse. Il dit qu’à ce moment le pic arriverait entre 1966 et 1971. Voici le pic, 1970. Il fut suivi par un déclin très rapide. Alors le pipe-line d’Alaska commença à fournir du pétrole, et ce fut un redressement partiel. Cette production a maintenant atteint son pic et toute la production décroit à l’unisson du coté droit de la courbe. Et quand je vais sur mon PC personnel, ceci est ce qui correspond le mieux aux données. De ceci il semblerait que nous avons consommé les ¾ du pétrole récupérable qui ait jamais été présent dans le sol des Etats Unis, et nous avançons maintenant en roue libre sur la pente descendante des derniers 25% de ce qui fut un jour une énorme ressource. Il faut alors se poser la question du pétrole mondial.

Dr Hubbert en 1974 prédit que le pic de pétrole mondial serait autour de 1995, aussi regardons ce qui s’est produit. Ici nous avons les données du Ministère de l’Energie. Une longue période de croissance régulière, il y a un gros creux ici, et puis une reprise rapide, puis un creux énorme et une reprise très lente. Les creux sont dus à des augmentations brusques de prix dues à l’OPEP. Il est clair que nous n’avons pas encore dépassé le pic, aussi lorsque j’essaye de mettre en corespondance la courbe avec ce qui s’est passé, j’ai besoin d’un peu plus d’information. Il faut aller vers la litérature concernant la géologie et lui demander quelle est la quantité totale de pétrole que nous trouverons jamais sur cette terre. Le chiffre consensuel est deux mille milliards de barils. Bon, c’est incertain, plus ou moins peut être 40 à 50%. Si jamais j’introduit cette donnée et la met en correspondance, le pic est cette année (2004). Si j’assume qu’il y a 50% de pétrole en plus que le chiffre consensuel le pic se déplace en 2019. Si j’assume qu’il y en a le double, le pic se déplace en 2030.

Ainsi, de quelque manière que ce soit, dans votre espérance de vie vous verrez le pic mondial de production de pétrole. Vous devez vous demander à quoi ressemblera la vie lorsque la production mondiale de pétrole sera déclinante, et que la population modiale croitra et que la demande de pétrole par tête croitra. Pensez-y.

Dans l’édition de mars 1998 du Scientific American, il y a eu un article majeur par deux vrais géologue du pétrole. Ils dirent que le pic se produirait avant 2010, et nous sommes tous dans le même bateau. Cet article dans le Scientific American déclencha beaucoup de discussions. Voici un article du magazine Fortune de novembre 1999. Cet article parle du pétrole pour toujours, et dans cet article il y a une critique de l’analyse des géologues, et l’auteur est un professeur au MIT. Et il dit que cette analyse des géologues est une connerie, le monde ne tombera jamais à court de pétrole, pas en 10 000 ans. Regardons ce qu’il s’est produit.

Voici deux graphes, sur la même échelle. Nous avons ici un graphe en barres à propos des découvertes annuelles de pétrole, et voici les productions annuelles de pétrole. Notez que depuis les années 1980 nous avons produit a peu près le double de ce que nous avons trouvé. Cependant vous avez lu et vu et entendu des déclarations de scientifiques et non scientifiques disant que nous avons maintenant des ressources plus grandes de pétrole que jamais auparavant dans l’histoire. Mais bon dieu qu’est ce qu’ils fument ?

bartlett6 Arithmetique, Population et Energie par le Docteur Albert BartlettVoici un autre apperçu de la production mondiale de pétrole, mais cette fois par tête. C’est des litres par personne et par jour. Qu’est ce que deux litres ? Un litre vaut à peu prêt un quart et donc deux litres vallent à peut près ½ gallon. La courbe supérieure assume que la population mondiale n’a pas augmenté depuis 1920, qu’elle est demeurée à 1.8 milliards. Et voici un copie de la courbe précédente. La courbe inférieure montre la population mondiale courante et ce qu’on observe est qu’avec une population mondiale croissante, la courbe s’écrase de plus en plus au fur et à mesure qu’on se déplace vers la droite. Notez que le pic est à environ 2.2 litres par personne par jour dans les années 1970. La chiffre actuel a baissé à environ 1.7 litres par personne et par jour, et on peut donc dire que chaque jour où n’importe lequel d’entre nous utilise plus que 1.7 litres de pétrole directement ou indirectement, il consomme plus que sa part. Pensez juste à ce que cela signifie.

Bien, nous devons maintenant nous intéresser aux nouvelles découvertes. Voici une discussion d’il y a environ 11 ans à propos de la découverte la plus importante des vingt dernières années dans le golfe du Mexique, d’une quantité estimée de sept cents millions de barils de pétrole. Ca fait beaucoup de pétrole, mais beaucoup comparé à quoi ? A ce moment nous consommions 16.6 millions de barils par jour dans les Etats-Unis. Divisez les sept cents par 16.6 et vous trouvez que cette découvrte couvrirait les besoins des Etats-Unis pendant quarante deux jours.

Sur la première page du Wall Street Journal, il était question du nouveau champs de pétrole d’Hibernia au large de la côte sud de Terre-Neuve. S’il vous plait lisez cette ligne dans le gros titre « Maintenant il durera cinquante ans ». Cela vous donne une certaine idée de la quantité de pétrole qu’il peut y avoir là bas, donc continuons la lecture de cette histoire du Wall Street Journal. « Le champs Hibernia, une des plus grandes découvertes en Amérique du Nord depuis des décennies, devrait commencer à fournir du pétrole à la fin de l’année. Au moins vingt autre champs supplémentaires pourraient suivre, offrant bien plus d’un milliard de barils de brut de haute qualité et fournissant au flot régulier de pétrole, à juste un petit trajet pétrolier de la cote Est assoifée d’énergie. »

Encore un peu d’arithmétique. Prenons la quantité de pétrole que nous pensons être là-bas, un milliard de barils. Actuellement la consommation des Etats-Unis a cru jusqu’à environ 18 millions de barils par jour. Divisons un milliard par 18 millions et nous trouvons que cela satisfairait le besoin des Etats-Unis pour 56 jours.

Maintenant quelle était l’impression que vous aviez avec ce gros titre dans le Wall Street Journal ? Et alors que vous y pensez, pensez aussi à la définition de l’agriculture moderne qui convertit le pétrole en nourriture(5, puis à la fin du pétrole.

Dr Hubbert déclara devant un comité du Congrès que la phase de la croissance exponentielle de l’industrie qui avait dominé les activité humaines pendant les quelques derniers siècles était proche de sa fin. Après tout pendant les deux derniers siècles de croissance industrielle ininterrompue nous avons évolué en ce qui revient à une culture de la croissance exponentielle. Je dirais que c’est plus qu’une culture, c’est notre religion nationale, car nous vénérons la croissance. Ramassez n’importe quel journal et vous verrez des gros titre tel que « l’Etat prévoit une croissance robuste ».

Avez-vous déjà entendu un médecin diagnostiquant un cancer à un patient et lui disant qu’il avait un cancer robuste. Cette terrible addiction n’est pas propre aux Etats-Unis, les Japonais sont si habitués à la croissance que les économistes de Tokyo parlent généralement de récession à chaque fois que le taux de croissance passe sous les 3% par an.

Alors, que faire ?

Selon Winston Chruchill « parfois nous devons faire ce que nous devons faire ». Tout d’abord au niveau national nous devons devenir sérieux à propos des énergies renouvelables. Pour débuter nous devons augmenter fortement les fonds pour la recherche, le développement et la généralisation des énergies renouvelables. Nous devons faire apprendre à tout le monde à comprendre l’arithmétique et les conséquences de la croissance, spécialement en terme de population et en terme des ressources finies de la terre. Nous devons éduquer les gens de manière à ce qu’ils reconnaissent que la croissance des taux de population et de consommation des ressource ne peut être soutenue. Quelle est la pemière loi de la soutenabilité ? Vous avez entendu des milliers de personnes parlant sans fin de soutenabilité ; vous ont-ils jamais cité la première loi ? La voici : « La croissance de la population et/ou la croissance des taux de consommation de ressources ne peut être soutenue ». C’est de l’arithmétique simple. Cependant personne de ceux que je rencontre ne vous le dira à propos de la soutenabilité. Je pense qu’il est malhonnête intellectuellement de parler de sauver l’environnement, ce qui est de la soutenabilité, sans insister sur le fait évident que stopper la croissance de la population est une condition nécessaire pour sauver l’environnement et pour la soutenabilité.

Il faut éduquer les gens pour qu’ils voient le besoin d’examiner avec soins les allégations des optimistes de la technologie qui nous assurent que la science et la technologie pourra toujours résoudre tout nos problèmes de croissance de la population, de nourriture, d’énergie et de ressource.

Un grand parmi ces optimistes était le Dr Julian Simon, ancien professeur d’économie et d’administration des affaires à l’université d’Illinois, et plus tard à l’université du Maryland. En ce qui concerne le cuivre, Simon a écrit que nous n’épuiserions jamais notre cuivre parce que le cuivre peut être fait à partir d’autres métaux. Un monceau de lettres envoyées à l’éditeur lui expliquèrent que la chimie dit que c’est impossible, mais il écarta l’objection. « Ne vous inquiétez pas, si un jour c’est important nous pourrons faire du cuivre à partir d’autres métaux ». Simon a publié un livre aux éditions Princeton University. Dans ce livre il parle de pétrole […]. Il continue par affirmer que même si notre soleil n’était pas aussi immense qu’il l’est, il doit surement y avoir d’autres soleils ailleurs. Bien, Simon a raison, il y a d’autres soleil ailleurs. Mais la question est si on doit baser sa politique publique sur la croyance que si nous avons besoin d’un autre soleil nous trouverons comment s’en approcher et le traîner dans notre système solaire. Ne riez pas, pendant des décennies avant sa mort cet homme était un conseiller politique écouté aux plus hauts niveaux à Washington DC.

Bill Moyes interviewa Ivan Kasanof. Il demanda à Kasanof ce qui arrivait à l’idée de dignité de l’espèce humaine si la croissance de la population continuait. Kasanof répondit qu’elle serait complètement détruite.

J’aimerais vous parler de ce que j’appelle la métaphore de la salle de bain. Si deux personnes vivent dans un appartement avec deux salles de bain. Alors les deux ont liberté d’utiliser une salle de bain. Elles peuvent aller dans la salle de bain quand elles le désirent, y rester aussi longtemps qu’elles le veulent, pour faire ce qu’elles souhaitent, et tout le monde croit en la liberté de séjour dans la salle de bain. Cela devrait être écrit dans la Constitution. Mais si il y a vingt personnes dans l’appartement et deux baignoires, alors peu importe combien chaque personne croit en la liberté de séjour dans la salle de bain, elle n’existe pas. Kasanof conclua avec l’observation la plus profonde que j’ai entendue depuis des années : de la même manière la démocracie ne peut survivre à la surpopulation. La dignité humaine ne peut survivre à la surpopulation. Le confort et la décence ne peuvent survivre à la surpopulation. Alors qu’il y a de plus en plus de gens au monde, la valeur de la vie non seulement décline mais disparaît. Cela ne change rien si quelqu’un meurt. Plus de gens il y a, moins un l’individu compte. Et aussi, au centre de tout ce que nous devons faire est reconnaître que la croissance de la population est la cause immédiate de toute la crise des ressources et de la crise environnementale.

Et pendant cette dernière heure la population mondiale s’est accrue d’environ dix mille personne et celle des Etats Unis de à peu près 280 personnes. Et ainsi pour réussir l’expérience de la vie humaine sur la Terre nous devons comprendre les lois de la nature, telle que nous les rencontrons dans l’étude des la science et des mathématiques. Nous devrions nous souvenir des mots d’Aldous Huxley selon lesquels « les faits ne cessent d’exister parcequ’ils sont ignorés ». Nous devrions nous souvenir des mots d’Eric Severson ; il observa que la source principale des problèmes sont les solutions. C’est ce que nous rencontrons chaque jour ; les solutions aux problèmes ne font quempirer les problèmes. Nous devrions nous souvenir du message de cet dessin humoristique « penser est très perturbant, cela nous renseigne sur ce que nous préfererions ne pas savoir ». Nous devrions nous souvenir des mots de Galilée « Je ne me sens pas obligé de croire que le même Dieu nous a dotté de sens, de raison et d’intellect et qu’il avait l’intention que nous renoncions à leur usage ». S’il y a un message c’est celui là. Nous ne pouvons laisser les autres penser pour nous.

Maintenant à l’exception de ces graphiques à propos du pétrole, les choses que je vous ai dites ne sont pas des prédictions pour le future, seulement des faits et le résultat d’arithmétique très simple. Je le fait avec la confiance que ces faits, cette arithmétique, et plus important, le niveau de compréhension que nous en avons, joueront un rôle majeur dans ce que nous ferons de notre futur. Maintenant, n’acceptez pas ce que j’ai dit aveuglèment ou sans être critique, en raison de ma réthorique ou pour toute autre raison. S’il vous plaît vérifiez les faits, vérifiez mon arithmétique et si vous trouvez des erreurs faites le moi savoir. Si vous ne trouvez pas d’erreurs alors j’espère que vous prendrez cela très très sérieusement.

Vous êtes des gens importants car vous pouvez réfléchir. Si il y a quelque chose en faible quantité dans le monde d’aujourd’hui, ce sont des personnes qui veulent bien réfléchir. Aussi voilà un défi. Pouvez vous réfléchir à n’importe quel problème à n’importe qu’elle échelle de microscopique à globale, dont la résolution sur le long terme est, d’une manière démontrable, aidée, assistée ou avancée par une population plus importante aux niveaux local, d’un état, national ou global ? Pouvez-vous pensez à quoi que ce soit qui peut être meilleur si nous entassons plus de gens dans nos cités, nos villes, dans notre état, notre nation ou sur cette Terre ?

Maintenant je finis sur ces mots de feu le révérend Martin Luther King Junior qui disait qu’à la différence des pestes du moyen âge, nos maladies contemporaines que nous ne comprenons pas encore, la peste moderne de la surpopulation peut être résolue avec des moyens que nous avons découvert et des ressources que nous possédons. Ce qu’il manque n’est pas une connaissance suffisante de la solution, mais une conscience universelle de la gravité du problème et l’éducation des milliards qui sont ses victimes.

J’espère avoir raisonnablement traité de ma déclaration initiale, selon laquelle je pense que le plus grand défaut de la race humaine est notre incapacité à comprendre cette arithmétique très simple.

Merci beaucoup.


www.albartlett.org

www.jclahr.com/bartlett

Incroyable, juste incroyable… Mais qui résume tellement tout…

Invité des 4 vérités sur France 2 le 13 février dernier, Jacques Séguéla a eu ce cri du coeur face au journaliste qui l’interrogeait sur le bling bling et l’affaire de la Rolex de Sarkozy : «Comment peut-on reprocher à une président d’avoir une Rolex? Tout le monde a une Rolex! Si à cinquante ans on n’a pas de Rolex, on a quand même a raté sa vie!»

Les «ratés» qui n’ont pas les moyens de s’offrir une montre à 3.370 euros (pour la moins chère) apprécieront cette leçon de vie du publicitaire dopé aux UV…

Trouvé sur Marianne2.fr

50-ans Je suis un futur raté... Comme vous ?
Merci à Large – Visitez son site !

Une synthèse pédagogique sur la monnaie.

La transcription en français est ici.

Un article de septembre 2008 de 20 minutes - tellement savoureux… A compléter… 

 VERBATIM – Depuis l’été 2007 et le déclenchement de la crise des «subprimes», la ministre de l’Economie tient fermement la barre du navire France… 

Depuis l’été 2007 et le déclenchement de la crise des «subprimes», la ministre de l’Economie Christine Lagarde tient fermement la barre du navire France, assurant à ses passagers que tout va globalement bien et que la crise financière épargnera la France. Malgré quelques périodes de doutes, en février-mars et en septembre 2008.

20minutes.fr a recensé un an de déclarations de la ministre de l’Economie. No comment.

17 août 2007, conférence de presse
«L’économie française repose sur des fondamentaux qui sont solides […] Je ne conçois pas aujourd’hui de contamination à l’économie mondiale»

17 août 2007, dans «Le Parisien»

«Ce n’est pas un krach […] Nous assistons aujourd’hui à un ajustement […] une correction financière, certes brutale mais prévisible»

5 novembre 2007 sur «Europe 1»

«La crise de l’immobilier et la crise financière ne semblent pas avoir d’effet sur l’économie réelle américaine. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on aura un effet sur l’économie réelle française»

18 décembre 2007, sur «France-Inter»

«Nous aurons certainement des effets collatéraux, à mon sens mesurés. [Il est] largement excessif de conclure que nous sommes à la veille d’une grande crise économique»

22 janvier 2008, sur «Europe 1»
«[Un krach?] Il faut éviter les mots spectres, les mots angoisse comme ça […] Je crois qu’on a observé une correction brutale sur les marchés asiatiques, européens dans la foulée»

10 février 2008, au G7 au Japon
«Nous ne prévoyons pas de récession dans le cas de l’Europe»

11 février 2008, dans «Le Figaro»
«Si les États-Unis devaient éviter la récession, leur croissance sera toutefois très faible. L’Europe sera elle aussi touchée».

26 mars 2008, conférence de presse

«L’environnement international est difficile […] La volatilité actuelle des taux de change et le niveau du dollar sont un risque pour notre croissance»

1er juillet 2008, dans «Le Figaro»
A l’orée de la présidence française de l’UE, Lagarde veut rester comme le ministre français ayant permis à l’Europe «d’éviter la crise financière d’après»

15 septembre 2008, sur «Europe 1»
«L’ensemble des autorités bancaires, le Trésor, les banques centrales se sont concertées pendant plusieurs jours, les mécanismes sont en place, il n’y a pas panique à bord»

16 septembre 2008, conférence de presse
«[La crise aura] des effets sur l’emploi et sur le chômage [pour l’heure] ni avérés ni chiffrables»

20 septembre 2008, conférence de presse

«Le gros risque systémique qui était craint par les places financières et qui les a amenées à beaucoup baisser au cours des derniers jours est derrière nous»

21 septembre 2008 sur «Europe 1»
«Je ne suis pas euphorique, pas plus que je n’étais catastrophiste […] La crise est loin d’être finie»

 

 

Vincent Glad

 

 

Lu sur inégalités.fr

le 27 octobre 2004
Peut-on transposer au niveau d’une organisation, privée ou publique, les critères de justice d’une nation pour définir ce qu’est une « entreprise juste » ? Peut-on extrapoler ces critères à l’échelle planétaire pour répondre à la question de savoir ce qu’est un « monde juste » ? Une analyse de Philippe Van Parijs, de l’Université Catholique de Louvain.

« La première règle de la politique ? C’est d’être juste. La seconde ? C’est d’être juste. Et la troisième ? C’est encore d’être juste. » C’est ce qu’écrivait le Marquis de Condorcet en 1777 (cité par Badinter & Badinter 1988 : 172), soufflant doucement mais résolument sur le feu qui allait finir par emporter l’Ancien Régime. C’est aussi ce que je vous invite à supposer ici.

Nous sommes citoyens d’un Etat qui a à déterminer ses règles de fonctionnement internes. Nous sommes citoyens d’un Etat qui aspire à apporter fût-ce seulement un grain de sel dans la détermination des règles de fonctionnement de la planète. Nous sommes aussi pour la plupart – ou avons été ou serons – des travailleurs participant à l’activité d’une entreprise, et dès lors, sinon toujours associés, en tout cas intéressés à la détermination de ses règles de fonctionnement.

Je supposerai ici qu’à chacun de ces trois niveaux la question primordiale, ou en tout cas une question de première importance, est celle de savoir ce que la justice exige. Je supposerai, en d’autres termes, qu’au niveau de notre nation, la première règle est d’être juste ; qu’au niveau de notre monde, c’est d’être juste, qu’au niveau de notre entreprise, c’est encore d’être juste. Mais la justice exige-t-elle bien la même chose à chacun de ces niveaux ? Les principes qui spécifient ce que signifie être juste pour une nation, un peuple, une société, sont-ils simplement extrapolables vers le haut pour définir ce qu’est un monde, une humanité juste, extrapolables vers le bas pour définir ce qu’est une entreprise, une organisation juste ?

En abordant de front ces trois questions, je m’attaquerai à une question intellectuelle qui a de quoi intriguer : Y a-t-il des raisons de supposer qu’à ces trois niveaux d’interaction entre les hommes les principes de la justice que nous sommes amenés à adopter soient différents et, si c’est le cas, pourquoi ? Chemin faisant, cependant, je ne manquerai pas de vous livrer mes propres convictions quant à la nature de ce qui est juste à ces trois niveaux, en veillant à ne pas éluder quelques questions difficiles ni cacher quelques perplexités.

I. QU’EST-CE QU’UNE NATION JUSTE ?
A la question de savoir ce qu’est une nation juste, j’ai consacré un premier livre il y a dix ans – Qu’est-ce qu’une société juste ? -, qui présente un aperçu critique des principales réponses contemporaines. Et j’y ai consacré un second il y a six ans – Real Freedom for All -, qui présente et défend contre de multiples objections la réponse que j’y apporte moi-même. Je me contenterai ici d’en brosser rapidement les grandes lignes, qui serviront alors de point de référence pour le traitement des deux autres questions. Cette réponse consiste à articuler d’une manière précise quatre convictions fortes quant à ce que la justice exige entre les membres d’une même société.

Quatre convictions

En premier lieu, il importe que ce que la justice exige soit formulé d’une manière neutre, impartiale par rapport à la diversité des conceptions de la vie bonne présentes dans nos sociétés pluralistes. Pas question, par exemple, de vouloir favoriser l’existence du dévot plutôt que celle du jouisseur ou du bourreau de travail (ou l’inverse). Pas question de favoriser la formation de couples hétérosexuels plutôt qu’homosexuels (ou l’inverse). Pas question de favoriser l’assistance à un concert d’un orchestre symphonique plutôt qu’à un festival de musique techno (ou l’inverse). Cette première conviction, en d’autres termes, revient à demander de prendre pleinement acte du pluralisme de nos sociétés, au lieu de s’appuyer, comme les conceptions « prémodernes » de la justice, sur une conception préalablement précisée de ce qu’est une vie humaine réussie, que des institutions justes auraient pour fonction de promouvoir et récompenser. Le défi des théories de la justices « modernes », ou (en ce sens) libérales, est en quelque sorte de faire de l’éthique sans faire de la morale, de se prononcer sur ce que sont des institutions sociales justes sans avoir à s’avancer sur ce qui rend bonne ou mauvaise la vie d’une personne.

Ma deuxième conviction quant à ce qui constitue une conception de la justice acceptable est qu’elle doit être égalitaire au sens où elle doit exprimer une forme de solidarité matérielle entre tous les membres de la société concernée, dont les intérêts doivent être pris en compte également. Au niveau fondamental, la justice n’est donc pas une affaire de justice commutative, ou d’équité dans les échanges, les transactions, la coopération entre les membres de cette société. Ce n’est pas davantage une affaire d’optimalité collective, entendue comme la production d’effets globalement efficaces pour l’intérêt général. Ce n’est pas non plus au niveau le plus fondamental une affaire de récompense adéquate du mérite, de l’effort, de la vertu. Pour pouvoir exprimer cette solidarité matérielle, il doit s’agir d’une distribution « égalitaire » – en un sens à préciser – de quelque chose – qu’il s’agit aussi de préciser – qui décrit ou affecte le sort matériel de chacun.

Mes troisième et quatrième convictions précisent la nature de ce qu’il s’agit d’égaliser et le sens dans lequel il s’agit de l’égaliser. En troisième lieu, en effet, l’égalisation que la justice appelle ne porte pas directement sur les résultats atteints par chacun mais sur les possibilités que chacun se soit offertes. Elle ne porte pas sur le revenu, le niveau de bien-être, le prestige, la reconnaissance, l’influence, le pouvoir, mais sur les chances, les opportunités, les dotations. Elle concerne ce qui est donné à chacun, non ce qu’il en fait. Même une pleine égalisation des possibilités serait bien entendu compatible avec des inégalités majeures dans les résultats. Mais attention : le souci d’une telle égalisation n’implique pas seulement une forte présomption contre toute limitation de la mobilité géographique, contre toute forme de discrimination raciale, sexuelle, religieuse, linguistique dans l’accès à l’éducation, au logement ou à l’emploi. Elle implique aussi que l’on s’attelle à neutraliser l’impact sur les possibilités de chacun de l’origine familiale et sociale, ainsi que des talents ou des handicaps que l’on doit à ses gènes ou aux accidents de la vie.

En quatrième lieu, la répartition équitable de ces possibilités n’est pas une répartition strictement égale, ni même aussi égale que durablement possible. C’est une répartition selon un critère de maximin soutenable. Qu’est-ce que le « maximin » ? C’est la maximisation du minimum. Mais en quoi, alors, le maximin peut-il différer de l’égalité ? Imaginez que vous ayez à couper un gâteau. Même avec les instruments de mesures les plus précis, il est impossible de faire mieux, selon le critère du maximin, qu’en donnant à chacun une part égale du gâteau. Pourquoi alors insister sur la différence entre le maximin et l’égalité ? Parce que ce gâteau massif qu’est le produit national n’est pas faite une fois pour toutes. Elle est sans cesse à refaire. Et l’anticipation de la manière dont elle sera distribuée, par exemple de manière égale ou au contraire selon les contributions de chacun, a toutes chances d’affecter la taille du gâteau. A cette lumière, on peut comprendre que la justice n’exige pas l’égalisation des morceaux, si petits soient-ils ; qu’elle n’exige pas non plus – à l’autre extrême – la maximisation soutenable de la taille de l’ensemble du gâteau, si inégale qu’en soit la répartition ; qu’elle exige bien plutôt la maximisation soutenable de ce qui est donné à celui qui a le moins. Des inégalités, en d’autres mots, peuvent être justes, mais seulement à condition qu’elles contribuent à améliorer le sort des moins avantagés.

La famille libérale-égalitaire

Ces quatre convictions peuvent être respectivement interprétées comme exigeant la prise en compte, dans une conception cohérente et plausible de la justice, (1) de la neutralité, (2) de l’égalité, (3) de la responsabilité et (4) de l’efficacité. Quid de la liberté ? Est-elle une valeur distincte de la justice, potentiellement en conflit avec elle au sens où, dans certaines circonstances, plus de justice signifie moins de liberté et inversement ? Pas du tout. Dans la conception qui vient d’être esquissée, la justice n’est rien d’autre que la distribution équitable de la liberté, entendue comme la possibilité réelle – pas seulement le droit – de réaliser sa conception de la vie bonne quelle qu’elle soit – et non une conception particulière que la société estimerait supérieure aux autres.

La conjonction de ces quatre convictions se retrouve, dans des langages et avec des nuances et accents différents, dans la conception de la justice sociale d’un certain nombre de grands penseurs politiques contemporains, tels l’Américain John Rawls (1971, 2001), déjà cité, professeur émérite de Harvard et véritable père fondateur de la philosophie politique contemporaine, le Québecois G.A. Cohen (1999), père fondateur du « marxisme analytique » et titulaire de la Chaire de philosophie politique d’Oxford, ou encore l’Indien Amartya Sen (1992), prix Nobel d’économie, président de Trinity College, Cambridge. Les théories proposées, entre autres, par ces auteurs, forment ce qu’il est convenu d’appeler les conceptions libérales-égalitaires de la justice. Elles ne sont pas « libérales » au sens où elles opteraient a priori pour l’économie de marché – elles sont a priori compatibles avec le socialisme. Elle ne sont pas non plus « égalitaires » au sens où elles érigeraient en idéal l’égalité stricte des revenus, et encore moins la distribution égale du bonheur. Elle sont à la fois libérales et égalitaires au sens où elles veulent articuler tolérance et solidarité, égal respect pour les choix de vie de chacun et égale sollicitude pour ses intérêts. C’est à cette famille que se rattache sans ambiguïté la conception de la justice sociale que je défends moi-même.

Allocation universelle et justice taxatoire

Au delà de ce qui les rapproche, ces théories divergent sur des points qui sont loin d’être tous anodins. Une question centrale pour chacune d’elles est celle de la métrique – de la méthode de mesure – des possibilités, sans laquelle l’idée de les égaliser, ou de les maximiner, n’a pas de sens. Ainsi, un point essentiel pour la formulation de ma propre théorie est la prise en compte d’une idée formulée pour la première fois, dans deux variantes significativement différentes, par deux des trois prix Nobel d’économie les plus récents, George Akerlof (1982) et Joseph Stiglitz (1984). Dûment généralisée, cette idée revient à observer que le marché du travail de nos économies complexes repose massivement sur la distribution très inégale de dons aux travailleurs (et à tout autre agent économique). Ces dons (intéressés) correspondent à la part de la rémunération du facteur de production qui excède ce qui serait nécessaire pour attirer une quantité adéquate d’unités de ce facteur ayant toutes les qualités requises. Combinée avec les quatre composantes définissant l’approche libérale-égalitaire, cette idée aboutit aussi, sous certaines contraintes et moyennant un certain nombre de nuances, à justifier une allocation universelle – un revenu inconditionnel tout au long de l’existence – au niveau le plus élevé qui soit durablement finançable par une taxation prévisible (voir Van Parijs 1995a : ch.4).

Mais que la redistribution prenne ou non la forme d’une allocation universelle, il est clair que toutes les théories libérales-égalitaires de la justice impliquent qu’aujourd’hui plus que jamais, si des considérations d’efficacité peuvent justifier une préférence pour le capitalisme contre le socialisme – pour la propriété privée, plutôt que publique de l’essentiel des moyens de production -, l’option pour la version a plus juste de capitalisme implique l’acceptation d’un niveau très élevé de redistribution fiscale et parafiscale – dont par contre la version la plus juste du socialisme, ayant une prise directe sur la formation des revenus primaires, est bien moins tributaire. En effet, dans un contexte économique qui voit l’inégalité des revenus primaires s’accroître en raison de l’évolution technologique et de l’ouverture croissante des marchés, dans un contexte sociologique qui voit la principale institution redistributrice de l’histoire de l’humanité – la famille – perdre de son ampleur et de sa force, il est clair que la fiscalité est plus importante que jamais pour réaliser une distribution qui ait quelque chance de s’approcher du maximin, même en tenant pleinement compte de l’impact sur l’incitation à travailler et épargner, à se former et investir. Dans une perspective libérale-égalitaire, choisir le capitalisme, c’est donc choisir la taxation, et même, dans le contexte qui est le notre, une taxation sans cesse croissante, non pour engraisser un Etat de plus en plus totalitaire, mais au contraire pour assurer la liberté réelle maximale pour tous.

Ou du moins, ce serait là une évidence si l’on ne devait aussi tenir compte du fait que dans un contexte de mobilité transnationale croissante des facteurs de production, des entreprises et des produits, une redistribution généreuse à l’échelle d’une nation tend à produire un impact autrement important sur l’assiette fiscale domestique que si elle opérait dans un contexte essentiellement autarcique, si important même que ceux-là même qui sont supposés en bénéficier – les catégories les plus défavorisées – finissent par en pâtir. Dans une économie globalisée, transnationalisée, en effet, une richesse croissante des nations peut aller inéluctablement de pair avec une pauvreté croissante des Etats, et en particulier avec une indigence croissante de cette part des activités des Etats qui réalise une redistribution importante. Dans une perspective de maximin soutenable, un appel à une modestie redistributive sans cesse renforcée peut se revendiquer non seulement du souci de choyer profits et croissance, mais aussi de la justice même. C’est là une des raisons – ce n’est pas la seule – pour lesquelles il est aujourd’hui plus urgent que jamais de ne pas se poser seulement la question de savoir ce qu’est une nation juste, mais aussi celle de savoir ce qu’est un monde juste.

II. QU’EST-CE QU’UNE ENTREPRISE JUSTE ?
La justice comme micro-maximin

Avant de passer à la question « macrocosmique » de la justice mondiale, arretons-nous cependant un instant que la question “microcosmique” de savoir ce qu’est une – qu’il s’agisse d’une entreprise capitaliste ou d’une entreprise dotée d’une finalité non-commerciale particulière comme une Université ou un hôpital public.

Pour déterminer ce que la justice requiert à ce niveau, peut-on simplement transférer les principes qui viennent d’être esquissés au niveau d’une société dans son ensemble ? Que serait une entreprise qui se conforme au maximin ? Une entreprise qui ne vend ses produits qu’aux plus pauvres, voire simplement les donne aux pauvres ? Une entreprise qui engage la personne qui a le moins de chance de trouver du travail ailleurs, et donc qui a beaucoup de chances d’être la moins appropriée ? Que serait une université qui se conforme au maximin ? Une université qui réserve ses meilleurs diplômes à ceux qui ont le grand désavantage d’être les moins doués, ses meilleures notes à ceux qui en ont le plus besoin ? Il n’est pas besoin de beaucoup de réflexion pour se rendre compte qu’une telle extension ne tient pas la route.

Pourquoi pas ? Fondamentalement parce qu’une entreprise n’est précisément pas un microcosme de la société dans son ensemble, mais une organisation spécialisée : entreprise industrielle ou commerciale, école ou hôpital, caisse de retraite ou université. Et ce qui doit guider son fonctionnement, ce qui justifie son existence même, ne découle pas directement d’une exigence de justice, mais est localisé dans l’efficacité avec laquelle elle accomplit sa mission, dans le cadre d’une configuration complexe d’institutions interconnectées qui doit, elle, pour être juste, assurer durablement aux plus mal lotis un sort meilleur que dans tout autre configuration possible. Il n’est pas pour autant absurde de parler d’une entreprise juste, de qualifier de juste ou d’injuste le fonctionnement ou le comportement d’une entreprise.

La justice de l’entreprise comme conformité à des lois justes

En effet, si l’on suppose défini par ailleurs le cadre institutionnel d’une société juste, une entreprise juste peut être comprise simplement comme une entreprise qui se conforme aux lois d’une telle société, à sa législation fiscale, à sa législation environnementale, aux conditions imposées aux entreprises en matière de licenciement, de recrutement, etc. Le licenciement de quelqu’un qui fait bien son travail n’est-il pas nécessairement injuste ? Pas dans la perspective défendue ici : un licenciement est juste s’il se fait selon des règles qui peuvent ultimement se justifier, au niveau de la société dans son ensemble, par la maximisations soutenable de la situation des plus défavorisés, en tenant compte notamment de l’impact, sur le dynamisme de l’économie, d’une concurrence parfois bien cruelle, de restructurations parfois très douloureuses, ; en tenant compte aussi de la présence d’institutions d’assurance sociale, de formation, etc. qui ne laissent pas soudain sans ressources les victimes de licenciements. Mais quid si, comme on peut généralement le supposer, les lois ne sont pas pleinement justes ? Cela ne rend pas pour autant absurde cette notion d’entreprise juste. Mais elle doit être reformulée en conséquence. Une entreprise juste est alors une entreprise qui se conforme à ce que seraient les lois si elles étaient justes. Il se peut certes que, dans un tel contexte, aucune entreprise juste ne soit viable. Comment, en effet, respecter viablement l’environnement si tous les concurrents s’en moquent ? Comment payer viablement des taxes pour l’éducation et la santé de tous si personne n’est tenu de le faire ? Comment refuser de contribuer à la campagne d’un candidat à la présidence américaine si tous les concurrents le font ? Que l’on soit très loin d’une harmonie préétablie entre éthique et rentabilité maximale n’empêche certes pas de faire le plus juste qui soit viable. Mais cela force à réfléchir à ce qui pourrait contribuer à rapprocher du juste l’économiquement viable, voire même l’économiquement optimal, dans des situations où le cadre légal peut être jugé déficient.

Pareille déficience n’est pas seulement le fait de circonstances extrêmes -congolaises, par exemple -, où l’état de droit s’est effondré (ou n’a jamais vraiment pris le relais des traditions coutumières) : des lois adoptées par des organes à la légitimité douteuse ne sont que des textes obsolètes dont existent quelques exemplaires peu diffusés, inconnus de (et incompréhensibles pour) la plupart de ceux qui sont supposés s’y conformer ou les faire respecter, et même s’ils étaient connus et compris, peu susceptibles d’être appliqués de manière rigoureuse par des magistrats, inspecteurs ou policiers ayant pour principale source de revenu les faveurs qu’ils ont le pouvoir d’accorder. Même dans des circonstances bien plus favorables, la lenteur et la lourdeur du processus législatif démocratique est telle que les lois sont souvent en retard par rapport aux nouveaux défis que l’évolution technologique et sociale engendre et doivent en outre souvent laisser persister un flou considérable quant à ce qu’elles enjoignent ou prohibent.

En pareil contexte, il est plus important que jamais de tenter de rapprocher le comportement des entreprises de ce que la justice requiert par d’autres voies que l’élaboration et la mise en oeuvre de lois. Or, en raison de la conjonction de diverses tendances largement indépendantes l’une de l’autre, la possibilité d’un mécanisme alternatif puissant de convergence entre le justifiable et le rentable a graduellement pris forme. Les principales tendances pertinentes sont (1) la création et le développement d’associations de consommateurs éthiques et surtout de fonds d’investissement éthiques pénalisant ou gratifiant les entreprises en fonction de leur conformité perçue à des critères excédant le simple respect de la légalité effectivement contrôlable par les autorités des zones où elles opèrent ; (2) le développement et l’impact sur les médias d’un réseau transnational d’ONG capables d’alerter efficacement l’opinion publique des pays riches (en pouvoir de consommation et d’investissement) sur des pratiques ou des complicités jugées éthiquement problématiques ; (3) la sensibilité accrue de la direction des entreprises à la cotation des actions, qui, par le jeu des anticipations, réagit bien plus rapidement que le chiffre d’affaires ou les profits à une détérioration de l’image de l’entreprise dans les médias ; (4) le développement de l’internet, qui permet graduellement de satisfaire bien plus efficacement et à un coût massivement réduit l’exigence de « transparence » nécessaire à une application fiable de critères « éthiques ». Il résulte de la conjonction de ces différentes tendances que les grandes entreprises ne peuvent plus impunément se mettre en quête d’implantations dans les régions du monde dont le cadre légal est de facto le plus permissif ; qu’il est dans leur propre intérêt de faire preuve d’une forme de vigilance éthique à l’égard de leurs fournisseurs et partenaires ; que leurs dirigeants doivent aujourd’hui consacrer une part croissante de leur temps à expliquer et justifier la manière dont elles fonctionnent et se comportent ; que, d’une manière qui est fondamentalement analogue à ce qui se passe dans le cadre d’assemblées démocratiques, pareille rhétorique, certes parfois purement cosmétique, voire hypocrite, exerce à la longue une influence significative sur les pratiques effectives (il est plus ravageur, pour l’image d’une entreprise, de se faire prendre en flagrant délit quand elle nie avec emphase que quand elle se tait) ; et que ceux qui, au sein des entreprises, se préoccupent d’éthique – dirigeants au grand coeur ou whistleblowers en puissance à tous les échelons -, peuvent désormais faire valoir de manière convaincante, au sein même de l’entreprise, qu’il est dans l’intérêt de celle-ci de faire ce qui est juste, bien au delà du respect contrôlable de la loi.

La justice comme respect des engagements et cohérence avec les finalités

Dans l’interprétation proposée jusqu’ici de ce qu’est une entreprise juste, une référence essentielle est faite aux lois (effectives ou virtuelles) d’une société juste. Mais n’y a-t-il cependant pas des cas où l’on parle volontiers de comportement juste ou injuste d’une entreprise ou de ses responsables, sans qu’il puisse s’agir du respect ou de la violation des termes d’une loi ? La justice ou l’injustice ne peut-elle pas parfois consister à respecter ou violer les termes explicites d’un contrat auquel on a librement consenti ou les attentes tacites légitimes des travailleurs, clients, fournisseurs, etc. ? N’y a-t-il pas ici une notion distincte d’entreprise juste comme une entreprise qui honore ses engagements, une entreprise injuste étant une entreprise qui transgresse le principe “Pacta sunt servanda” ? Pas vraiment : il s’agit ici d’un cas particulier de respect des lois justes ou de ce que seraient des lois justes, parce qu’une société juste, une société se conformant au maximin, a de bonnes raisons d’exiger le respect des engagements, qu’il soit contractuels ou non.

Quid alors de l’attribution inégale de promotions, de sanctions, d’avantages ou de désavantages en nature, de congés ou de sollicitations supplémentaires, de faveurs ou de défaveurs diverses. Intuitivement, il paraît fondé de qualifier une telle attribution d’injuste si elle se fait soit de manière arbitraire, capricieuse, incohérente, soit selon une cohérence qui ne peut se justifier par la finalité de l’entreprise, ni directement en rapport avec les exigences fonctionnelles des tâches de chacun, ni indirectement en termes d’incitants. Une entreprise juste, par contraste, serait une entreprise dont les responsables distribuent inégalement des avantages dans la mesure où cela sert la finalité légitime de l’organisation, en l’occurrence, par exemple, satisfaire au mieux la demande en gaspillant le moins de ressources possible. L’injustice est alors à la fois directement un gaspillage du point de vue de cette finalité, et indirectement une manière de desservir cette finalité en créant des conflits, des ressentiments, que des décisions, des politiques impartiales peuvent éviter. Mais ici aussi, si la justice exige ici indiscutablement plus que le simple respect des lois d’une société juste, elle n’en est pas moins dépendante de la définition de ce qu’est une société juste, seule à même de déterminer ce qui constitue une finalité légitime pour une organisation particulière. Bref, si une entreprise juste ne peut être définie par des principes qui seraient le simple décalque de ceux qui définissent une société juste, elle ne peut être définie non plus sans une référence essentielle à ce qui constitue une société juste, puisqu’une entreprise juste est une entreprise qui se conforme à des lois justes (ou à ce que seraient les lois si elles étaient justes), ou encore une entreprise qui n’opère entre ses membres que des distinctions qui se justifient par la fonction qui lui est dévolue dans le cadre d’une nation juste. Mais à l’ère de la mondialisation, cette référence à la nation juste pour penser l’entreprise juste n’a-t-elle pas surannée. C’est vrai, et je passe dès lors sans plus attendre à ma troisième et dernière question : qu’est-ce qu’un monde juste ?

III. QU’EST-CE QU’UN MONDE JUSTE ?
Justice mondiale et mondialisation : fabuleuse alliance ?

Comment donc faut-il concevoir cette justice macrocosmique ? S’agit-il d’une relation entre les membres individuels de l’espèce humaine, ou bien plutôt entre des nations, des peuples, des communautés qui seraient en quelque sorte les équivalents au niveau mondial de ce que sont les citoyens au niveau national ?

Parmi ceux qui comme moi adoptent une perspective libérale-égalitaire, la réponse n’est pas univoque. Ainsi, au contraire de la plupart de ceux qui adoptent une telle perspective (par exemple Beitz 1979, Sen 1999, Barry 2001), John Rawls (1993, 1999), père fondateur de l’expression contemporaine de cette tradition, a opté nettement, dans des écrit des années 90, pour la deuxième interprétation. Si pour ma part la première interprétation m’a d’emblée paru plus attrayante, c’est sans doute avant tout parce qu’en tant que citoyen de l’Union européenne et plus encore en tant que Belge, je ne peux qu’être intensément conscient du caractère historiquement contingent et institutionnellement malléable de ce qu’on appelle « peuple » ou « nation ». Je reviendrai en terminant à ce qui peut être dit pour défendre une conception de la justice mondiale comme justice entre peuples. Mais explorons d’abord ce qu’implique ou impliquerait la simple extension à l’humanité entière de la conception libérale-égalitaire de la justice entre citoyens d’une nation brossée plus haut, le maximin soutenable des possibilités. Un regard même furtif sur l’état de la planète suggère que nous sommes bien loin du compte.

Prenez par exemple la liberté de mouvement, instrument par excellence et sans doute condition sine qua non d’une égalisation substantielle des possibilités. Si, à l’échelle des nations, nous en sommes proches, à l’échelle du monde, en revanche, nous en sommes manifestement très éloignés. Certains, dont nous sommes, peuvent circuler et s’installer pratiquement sans entrave sur la planète entière, mais la majorité de la population du monde est de facto rivée, confinée à son territoire national comme les serfs du moyen âge l’étaient à leur terre. Et ceux qui ont l’outrecuidance de franchir les frontières que l’ »Ancien Régime » planétaire leur assigne se retrouvent dans bien des cas pitoyablement incarcérés ou impitoyablement refoulés.

Jointe à cette lourde entrave au libre mouvement, la vertigineuse inégalité de richesse entre les pays du monde conduit à ce que, dans le monde qui est aujourd’hui le nôtre, la citoyenneté, l’appartenance à différentes nations, soit un facteur d’inégalité de bien-être, d’inégalité de possibilités, sans doute bien plus puissant que l’héritage matériel, le sexe, la race, voire même les talents, du fait que c’est cette citoyenneté qui détermine l’accès à des marchés de l’emploi distincts, à des possibilités distinctes de formation, à des systèmes très inégaux de droits sociaux.

Qu’exige la justice mondiale ? La description très sommaire de la situation présente que je viens de faire suggère immédiatement une double réponse. Premièrement, ouvrez-les cages. Donnez à chaque citoyen du monde la liberté de mouvement qui est aujourd’hui le privilège de ses aristocrates. En même temps et notamment pour éviter la cohue totale, encouragez le capital a aller trouver au plus vite le travail, au lieu de laisser le travail se ruer vers le capital. En d’autres termes, encouragez la migration de capital du Nord vers dans le Sud, encouragez les délocalisations (ne nous voilons pas la face) et pour cela, bien entendu, commencez par ouvrir les marchés du Nord à tous les produits du Sud. Car c’est cette ouverture qui permettra au Sud à la fois de constituer ses propres surplus qu’elle pourra réinvestir et d’aguicher les investisseurs du Nord. En d’autres termes encore, pour réaliser la justice mondiale et permettre dans des délais pas trop lointains la libre circulation pour tous, jouons sans pudeur la carte de la mondialisation du commerce et de l’investissement, qui aboutit à transférer du Nord vers le Sud des ressources autrement gigantesques que les menues oboles de l’aide au développement des pays riches. Aux pays pauvres il ne s’agit dès lors plus de dire : « Montrez-nous les yeux éplorés de vos enfants et tendez la main pour notre généreuse aumône ». Il s’agit bien plutôt de leur dire : « Aide-toi et la mondialisation t’aidera ! Réglez vos conflits ethniques. Faites régner l’état de droit. Traquez la corruption. Faites fonctionner vos écoles, et l’odeur du profit conduira à votre porte les capitalistes de la Terre entière. » Dans cette perspective, ce n’est donc pas seulement au nom de l’efficience économique globale mais aussi au nom de la justice mondiale qu’il s’agit de prohiber universellement le protectionnisme explicite ou implicite souvent réclamé de concert par des capitalistes et des travailleurs des pays riches. C’est au nom de la justice mondiale qu’il s’agit d’imposer la discipline libre-échangiste de la non-discrimination. Pour réaliser la justice mondiale comme maximin soutenable des possibilités pour tous les citoyens du monde, il suffirait donc de laisser faire la mondialisation, de la désenchaîner, de laisser libre cours à cette mobilité des personnes, des marchandises, du capital, qui permettra l’égalisation des possibilités dans toutes les nations du monde, tout en laissant à chaque nation le soin de maximiner les possibilités en son sein. Il y a du vrai dans cette image d’une harmonieuse, d’une fabuleuse alliance entre mondialisation et justice mondiale. Mais il y manque aussi quelques éléments cruciaux qui, s’ils ne sont pas pris en compte, transformeront la fabuleuse alliance en une tragique contradiction, en une lutte à mort dont la justice fera tous les frais. J’évoque schématiquement trois de ces éléments, en ordre croissant d’importance.

Trois bémols : frein démographique, concentration des cerveaux, concurrence des Etats

Liberté de mouvement pour tous et pas seulement pour les citoyens privilégiés des forteresses ? Très bien, mais tant que certaines parties du monde n’ont pas définitivement accompli leur transition démographique, cela signifie ouvrir la possibilité pour ces pays de déverser leurs surplus démographique sur la Terre entière, et par conséquent une déresponsabilisation des gouvernements en matière démographique, ou du moins une moindre incitation, dans le chef de ceux qui en détiennent au moins formellement les moyens, à freiner rapidement leur croissance démographique nationale, et dès lors mondiale. Or le maximin qu’exige la justice mondiale est un maximin soutenable, qu’une croissance démographique débridée peut aisément compromettre. Le mouvement des personnes ne pourra donc être universellement libéré que quand la transition démographique – c’est-à-dire l’ajustement à la baisse du taux de natalité à l’allongement de l’espérance de vie – se sera elle-même universalisée et ne présentera plus de risque sérieux de se défaire.

Le mouvement du capital du Nord vers le Sud (lui-même fortement encouragé par la possibilité pour le Sud de vendre ou Nord) ne produit bien entendu pas uniformément des effets positifs. Il importe de l’encadrer par des normes, par une législation qui empêche le capital du Nord en quête de profits rapides de porter gravement atteinte à la santé et à l’environnement des populations locales. Mais globalement, il est raisonnable de concéder aux partisans du libre mouvement des capitaux et des marchandises que la tendance du capital à aller là où le travail est moins cher va conduire, non pas nécessairement à réduire les inégalités entre nations, mais en tout cas à rendre durablement moins pauvres ceux des pays les plus pauvres qui seront parvenus à domestiquer leurs conflits ethniques, à marginaliser leur corruption. La mondialisation, l’abolition des obstacles à la libre circulation des biens et du capital, revient, dans cette perspective, à libérer une tendance « égalisatrice » inhérente au capitalisme. Mais attention, cette tendance peut être spontanément contrariée, ralentie, voire renversée, par une tendance en sens contraire dont on a de bonnes raisons de penser que, dans une économie basée sur la connaissance, elle aura tendance à peser de plus en plus lours. Une part de ce qui sous-tend cette tendance contraire peut s’analyser en termes d’externalités d’agglomération, c’est-à-dire en gros le fait que la productivité d’un facteur de production gagne, au lieu de perdre, à être géographiquement concentré. Pour illustrer le phénomène par un exemple extrême, mais symbolique de la nouvelle économie : la productivité de concepteurs de logiciels informatiques profite de la possibilité d’interagir étroitement avec d’autres personnes dont la compétence est directement complémentaire de la leur, et le capital humain qu’ils représentent, au lieu d’essaimer sur la planète, aura plutôt tendance à s’agglomérer là où il est déjà bien présent. Il est difficile d’estimer l’importance de ces externalités d’agglomération et encore plus de prédire leur croissance future. Mais il est clair que plus elles sont importantes, moins on peut tabler sur une tendance spontanée, par la seule vertu de la recherche du profit, à l’égalisation de la richesse par tête des nations. Plus généralement, à travers le déplacement sélectif de capital humain, on risque au contraire d’assister à un appauvrissement des nations pauvres par exode de leur capital humain vers les pays riches, un authentique pillage de la matière grise des pays pauvres autrement massif et dévastateur que l’exploitation de leurs matières premières, notamment parce qu’il prive les Etats des pays les plus pauvres d’une part importante des compétences et volontés indispensables pour créer les conditions politiques et administratives pour pouvoir bénéficier du potentiel de la mondialisation.

Notons en passant que ce risque est d’autant plus grand que l’anglais se répand inexorablement, irréversiblement comme lingua franca mondiale, ce qui rend les travailleurs hautement qualifié et leurs familles de plus en plus mobiles, et en particulier plus en plus susceptibles d’aller acquérir une formation complémentaire et travailler dans les pays de langue anglaise. Ce phénomène commence à être révélé par de nombreux indicateurs statistiques, par exemple le fait que pour 9.000 étudiants britanniques qui viennent étudier chaque année dans les pays de la partie continentale de l’Union européenne 90.000 étudiants de ces pays vont étudier au Royaume Uni, ou le fait qu’un tiers des médecins britanniques ne sont pas nés en Grande-Bretagne ou encore le fait que 3 à 400.000 informaticiens indiens formés en Inde travaillent aujourd’hui aux États-Unis. (Cet argument est développé dans Van Parijs 2000. Voir aussi de Swaan 2001 et OECD 2002.)

Quant au troisième élément, le plus ravageur, j’y ai déjà fait allusion au moment de passer de la justice nationale à la justice mondiale. Supposons que le premier problème ne se pose pas : la démographie mondiale s’est calmée, et la libre circulation n’alimente pas une surpopulation qui serait fatale à un maximin soutenable. Supposons aussi que le deuxième problème ne se pose pas et que les effets du mouvement de capital du Nord vers le Sud ne sont pas (sur)compensés par l’hémorragie de capital humain du Sud vers le Nord. Si l’on pouvait supposer cela, on pourrait aussi supposer que la situation matérielle moyenne des citoyens des nations les plus pauvres est durablement améliorée par les effets de la mondialisation. Mais cela ne suffirait pas encore du point de vue de la justice mondiale comme maximin soutenable. Pourquoi ?

Parce que le maximin qui définit la justice mondiale est un maximin soutenable des personnes, non des nations. Or la mobilité transnationale généralisée qui, sous les hypothèses favorables que je viens de faire, entraîne une amélioration durable de la situation des nations les plus défavorisés, érode en même temps la capacité de chaque nation à assurer une répartition favorable aux plus défavorisés de ses citoyens. C’est le fait même que la consommation, le capital, les qualifications puissent bouger plus facilement que jamais auparavant qui limite en même temps l’aptitude de chaque nation à ponctionner sa propre richesse pour s’assurer que tous aient accès à l’éducation, aux soins de santé et à un niveau de vie décent. Car dès qu’on le ponctionne sensiblement plus qu’ailleurs le capital est attiré par cet ailleurs. Et à mesure que les obstacles administratifs et linguistiques se réduisent, le capital humain fait désormais de même. Les Etats n’ont dès lors guère d’autre option que de se livrer à une concurrence fiscale et sociale à la baisse, avec un impact désastreux, dans chacun d’eux, sur la situation des plus défavorisés d’aujourd’hui et de demain. Que faire dans ce contexte inédit qui à la fois améliore la situation économique moyenne dans les pays les plus pauvres et débilite l’ensemble des Etats ? Faut-il nous résigner à la trajectoire ainsi esquissée ? Faut-il nous réconcilier même avec cette marche de l’histoire en nous disant qu’après tout la justice n’exige pas plus que la maximisation du minimum possible, et si le plus grand minimum possible se met à diminuer, non seulement la sagesse, mais la justice aussi réside dans la résignation ? Pas du tout. Ni la sagesse ni la justice ne justifient la résignation, parce que le champ de ce possible peut-être sensiblement modifié par la mise en oeuvre vigoureuse, résolue, de deux stratégies qui sont, dans une certaine mesure, en tension l’une avec l’autre, mais n’en doivent pas moins être menées de concert.

Deux stratégies : Etat mondial et patriotisme

La première stratégie consiste dans la globalisation du pouvoir politique, et en particulier d’un pouvoir politique susceptible d’affecter la distribution des ressources à l’échelle mondiale. En effet, plus la redistribution opère à un niveau centralisé, plus il peut y avoir de la redistribution des nations riches vers les nations pauvres ; et en outre, moins les nations sont acculées à la concurrence fiscale pour attirer ou garder les parties les plus juteuse de leurs assiettes fiscales, puisque ce qui est prélevé sur un territoire national particulier ne profite plus intégralement ni exclusivement à la population de ce territoire. (Un gouvernement a moins de chance de céder à qui menace de partir s’il continue à profiter de son activité une fois qu’il est parti et s’il n’est pas le seul à en profiter tant qu’il demeure sur son territoire.) Pour réaliser petit à petit cette stratégie, on peut, on doit même cheminer sur deux voies. Premièrement, il s’agit de mettre en place l’ébauche d’une redistribution mondiale. Prenez, par exemple la question de la répartition de permis de pollution négociables. la formule des permis négociables permet en principe de concilier équité et efficacité. Mais pour que justice se fasse, ou du moins pour qu’elle profite de l’occasion pour se faire un peu, cette répartion doit se faire entre les nations du monde en fonction de leur population, et pas en fonction de leur niveau actuel de pollution. Il en résulterait bien entendu globalement une redistribution importante au profit des pays plus pauvres, et donc moins consommateurs en énergie, et cela non pas par bienveillance ou par charité, mais par simple respect de leurs droits égaux auxressources de l’atmosphère. Deuxièmement, il s’agit de créer, étendre et renforcer – tout particulièrement dans leur dimension distributive – des ensembles multinationaux du type de l’Union européenne. De tels ensembles ne sont certes pas immunisés contre toute mobilité transnationale des assiettes fiscales, mais le sont en tout cas bien plus que de petits Etats comme la Belgique et a fortiori des sous-Etats fiscalement autonomes de la taille des régions belges, dont l’autonomie a été récemment renforcée. (Cet argument est développé dans Roland & al . 2001.)

La deuxième stratégie est une réhabilitation du patriotisme, pas exactement à tous les niveaux ni par tous les moyens, mais tout de même à tous les niveaux de pouvoir disposant d’une capacité redistributive importante et par tous les moyens qui ne desservent pas l’objectif ultime de justice comme maximin soutenable. Je m’explique. C’est très bien d’espérer l’avènement d’une redistribution mondiale, et encore mieux d’y oeuvrer par l’une ou l’autre voie que je viens d’equisse. Mais ne nous berçons pas d’illusions : cela va prendre beaucoup de temps. En attendant, l’essentiel des compétences redistributives se situe à un niveau bien plus décentralisé et est par conséquent soumis à la menace crédible de délocalisation du capital et du capital humain nationaux vers des lieux où la pression redistributive est moindre – sauf dans la mesure où ceux qui contrôlent l’allocation de ce capital et de leurs propre qualifications ne sont pas simplement en quête du rendement net le plus élevé, mais attachent de l’importance à leur ancrage dans un territoire national (ou infra-national ou supranational), et adhèrent au projet de cette nation (ou sous-nation ou supra-nation), y compris dans sa dimension redistributive : « Bien sûr, ces taxes sont élevées, la redistribution est importante, mais ceci est mon pays, ma région, mon continent, et j’y reste non pas en dépit, mais partiellement en raison même de ces taxes élevés – et de la solidarité qu’elles permettent de réaliser.

Cette stratégie est-elle compatible avec la première ? Il est logiquement possible d’être à la fois un bon patriote (à niveaux multiples d’ailleurs) et un bon mondialiste (c’est-à-dire un partisan d’une mondialisation d’une part du pouvoir démocratique). Mais il ne faut pas se cacher, il faut au contraire anticiper, les tensions qui apparaîtront. Je n’en mentionne rapidement qu’une. D’un côté, les conditions politiques d’une redistribution transnationale importante au niveau mondial ou européen incluent l’existence d’un réseau d’interaction multiforme, dense, qui lui-même n’est pas possible sans une langue commune, qui sera inévitablement l’anglais. D’un autre côté, une adhésion, un attachement à une « patrie » aura d’autant plus tendance à être et rester forts que la langue et, partant, la culture de cette patrie jouiront d’une protection ferme qui leur permettra de conserver leur spécificité. Est-il possible de renforcer drastiquement le rôle de la lingua franca et de protéger vigoureusement les langues nationales ? Je le crois. Mais à long terme, ce ne sera pas partout facile, principalement en raison du phénomène de migration asymétrique du capital humain mentionné plus haut, que la diffusion de la lingua franca aura tendance à augmenter de jour en jour.

Nous sommes tous des Talibans !

Je viens ainsi d’indiquer comment une forme de patriotisme peut faire sens même dans une perspective ultimement et indissociablement universaliste et individualiste. Je viens d’indiquer, en d’autres termes, comment la valorisation d’une communauté, de sa culture, de sa langue peut se justifier comme instrument de réalisation de la justice comme maximin soutenable étendu à tous les membres de l’espèce humaine. (Voir aussi Van Parijs 1993, 1995b et 2003.) Avant de conclure, je voudrais encore vous indiquer comment les événements du 11 septembre et leur suite m’ont amené à me demander si la place ainsi faite aux communautés nationales et culturelles, aux « peuples », dans ma conception de la justice globale était bien adéquate, s’il ne fallait pas après tout adopter quelque chose qui se rapproche davantage de la conception de la justice mondiale comme justice inter-nationale, comme justice entre peuples, brièvement évoquée et sommairement écartée antérieurement. J’ai été informé des attentats le matin du 11 septembre alors que je me préparais à faire une conférence à Vancouver, d’où je devais me rendre à New York le 13. Je ne suis jamais arrivé à New York et suis resté coincé à Vancouver dix jours avec dans mon studio une TV devant laquelle j’ai passé plus d’heures en une semaine que je n’en passe habituellement en un an. Ce que j’y ai vu et qui m’a fait réfléchir à nouveaux frais à cette dimension collective de la justice mondiale, ce n’est pas ce qui y a le rapport le plus explicite ou le plus évident. Ce n’est pas par exemple le gouverneur de l’Etat de New York répétant fièrement ce que lui avait dit un pompier retournant courageusement là où ses collègues venaient de périr : « What do you think ? I’m a New Yorker ! ». Ce n’est pas non plus le doyen d’une business school d’Atlanta interrogé sur la réponse adéquate à une chute éventuelle de la bourse et répondant du tac au tac : « Patriotism ! Buy American… Or buy British. We know who our friends are… ». C’est plutôt cet Africain musulman adossé au mur lépreux d’une masure de la banlieue de Nairobi et interrogé par un journaliste de la BBC sur ce qu’il pensait d’Osama Ben Laden. La réponse fuse, sans l’ombre d’une hésitation : « He’s a hero ! » Pourquoi ?

Une part de la réponse se trouve sans doute dans une séquence d’interview de Ben Laden antérieure au 11 septembre et diffusée alors par une chaîne américaine. Il y explique son combat contre le régime saoudien, gavé et protégé par le gouvernement et les groupes pétroliers américains en contrepartie de l’exploitation, au profit des USA, de richesses minérales qui pourraient être utilisées, dit-il, au profit de centaines de millions de musulmans pauvres. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel de la réponse aux pourquoi de ce « He’s a hero ! » et de ce que les médias du monde auraient pu, pourraient encore, recueillir de milliers, voire de millions d’autres bouches si elle pouvaient, si elles osaient, s’exprimer devant eux. L’essentiel me semble plutôt devoir être cherché dans une analogie avec cette affirmation étonnante présentée et étayée dans un papier tout récent du politologue de Stanford de David Laitin, que j’étais précisément supposé discuter lors de ma réunion annulée de New York. Dans un papier rédigé avec son collègue de Chicago James Fearon, Laitin (2001) part du constatque la majorité des rébellions violentes contre l’autorité de l’Etat est le fait de sons of the soil, c’est-à-dire de ces « fils du terroir », de ces populations autochtones faisant face à une migration importante, tantôt spontanée, tantôt organisée, provenant d’une partie de l’Etat ethniquement (et donc en général linguistiquement) distincte et tendant à créer une nouvelle majorité locale peu soucieuse de s’assimiler (notamment par l’apprentissage de la langue) à la population originelle. Sous une forme plus ou moins aiguë et avec un timing plus ou moins décalé, bon nombre des conflits interethniques qui nous sont les plus familiers – de l’Euskadi à l’Ulster, de la Palestine au Kosovo, voire même, dans une variante ultra-soft, le déménagement forcé de l’Université qui m’emploie et la guéguerre des « facilités » linguistiques dans la périphérie bruxelloises – sont autant d’illustrations de cette même structure de base. Les Boeings dans les tours du WTC, c’est au moins en partie la version macrocosmique des cailloux de l’intifada. C’est la réaction désespérée d’un groupe, d’un fragment de peuple, d’une bribe de civilisation, contre les menaces qui pèsent sur leur mode de vie traditionnel, sur une part essentielle de leur identité. C’est un sursaut enragé contre une américanisation, une homogénéisation du monde – généralement pacifique, mais invariablement arrogante – grâce à la combinaison puissante de la liasse de dollars et de l’oriflamme de la civilisation.

Cette interprétation suscite au moins deux interrogations. Au niveau des conflits locaux, la pacification passe , lorsqu’il n’est pas déjà trop tard, par des formules telles que la mise en œuvre d’un principe de territorialité linguistique, pleinement compatible avec le libre mouvement des personnes et le libre choix de la langue privée, mais exigeant de tous ceux qui s’installent sur un territoire d’avoir l’humilité d’en apprendre la langue. N’est-il pas concevable, à mesure que la mobilité transnationale devient petit à petit une possibilité réelle pour chacun, que l’on puisse similairement permettre à des cultures de préserver leurs différences, non seulement en protégeant vigoureusement leur langue ou en imposant un style architectural, mais aussi dans d’autres domaines comme les usages vestimentaires, voire l’exercice public de la religion. Où est la limite ? Dans un monde « globalisé », ne peut-on donner à des Etats territorialement définis la même latitude qu’à des associations volontaires dans un Etat national ? Non sans doute, mais la protection légitime de communautés culturelles territorialement définies va sans doute bien au delà de ce qu’un cosmopolitisme naïf leur concède.

La deuxième interrogation est plus fondamentale. Si une protection des cultures vulnérables importe à la réalisation d’un monde juste, est-ce vraiment seulement pour la seule raison instrumentale, suggérée tout à l’heure, qu’elle facilite les patriotismes, eux-mêmes requis pour rendre viable une solidarité intra-nationale généreuse dans un monde qui n’a pas encore pu hisser cette solidarité au niveau planétaire ? Ou bien est-ce parce qu’après tout parce que la justice mondiale n’est pas qu’une affaire de répartition des ressources et des possibilités entre les individus, mais aussi – comme pour Rawls (1993, 1999) – une question de respect entre les peuples, de reconnaissance mutuelle de leur valeur ? Je ne pense pas pour ma part qu’il faille faire ce saut , qu’il faille donner aux peuples, aux nations, un rôle fondamental, pas seulement instrumental dans un ordre mondial juste, même si celui-ci doit faire droit au respect de l’identité des personnes et pas seulement à la répartition équitable de leurs dotations en ressources. Derrière cette double interrogation se profile ainsi une conviction, à laquelle il me faut faire place, à côté des quatre convictions exprimées en commençant, pour articuler une conception de la justice qui ne soit pas seulement pertinente pour une société nationale relativement homogène, mais aussi pour le monde dans son ensemble – et pour des sociétés plurinationales. Cette conviction, je voudrais la reformuler, de manière quelque peu provoquante, comme suit.

Certes, nous sommes tous des « New Yorkais », au sens où nous n’avons pas de difficulté à nous identifier aux victimes des attentats et à leurs proches. Quelle que soit l’importance de savoir pardonner pour pouvoir un jour mettre en place un ordre mondial juste, un tel ordre ne pourra bien entendu pas s ‘accommoder du massacre impuni de millier d’innocents, moins que tout lorsqu’il se revendique de la supériorité d’une foi sur une autre. Certes aussi, nous sommes tous des « Américains », au sens où nous ommes nous aussi parmi les profiteurs d’une ordre mondial matériellement injuste, dont on peut considérer qu’il est au moins pour partie la cible des attaques du 11 septembre. Aucun ordre mondial juste ne pourra se passer d’une redistribution massive, récurrente non seulement des richesses fournies par la Terre, mais aussi bien plus largement des richesses produites sur la Terre. Mais nous sommes également tous des « Talibans », non pas certes au sens où nous approuverions, ni même simplement tolérerions, toutes leurs pratiques ; mais au sens bien plus restreint où nous considérons que la valeur d’une culture, d’un mode de vie, l’importance de les préserver, ne se mesurent pas à leur capacité de survivre spontanément aux assauts d’un capitalisme mondialisé – ni du reste aux assauts des missiles que celui-ci finance. Aucun ordre mondial juste ne pourra se passer d’institutions qui protègent mieux qu’aujourd’hui les cultures rendues vulnérables par l’effet conjugué des diverses facettes de la mondialisation.

Pour que justice se fasse, pour que justice ait quelque chance de se faire un jour, il ne suffit donc pas, loin s’en faut, de se sentir « New Yorkais » et d’en tirer les conséquences répressives. Il est à terme bien plus important d’avoir l’honnêteté de se reconnaître « Américain » et l’audace de se proclamer « Taliban », et d’en tirer à chaque fois les conséquences en matière de solidarité matérielle d’une part et de solidarité culturelle d’autre part – sans se cacher que ces deux soucis de solidarité peuvent parfois nous tirer dans des directions opposées. Toutes choses égales par ailleurs, une solidarité matérielle généreuse est en effet d’autant plus facile à réaliser durablement que la diversité culturelle, en particulier linguistique, est faible, les cultures et langues les plus fortes ayant écrasé les plus faibles.

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Ce texte est largement basé sur une conférence organisée par la Fédération des Alumni de l’Université catholique de Louvain à l’Aula Magna de Louvain-la-Neuve le jeudi 13 décembre 2001 à l’occasion de l’attribution à Philippe Van Parijs du Prix Francqui 2001. Des versions modifiées en ont été publiées dans Ethique et Marché (F. Mertz ed.), Paris : L’Harmattan, 2004, et dans De l’Europe-Monde à l’Europe dans le Monde (K. Pomian ed.), Bruxelles : Larcier et De Boeck, 2004. Repris avec l’aimable autorisation de l’auteur.