Lu sur le site de l’observatoire des inégalités

Les chercheurs Anwar Shaikh et Amr Ragab ont mis au point un nouvel instrument de mesure du bien-être, le revenu de la « vaste majorité ». Il permet, selon eux, de mesurer le bien-être à l’échelle internationale avec plus de précision que le Produit Intérieur Brut. Une analyse de Cédric Rio de l’Observatoire des inégalités.

Les chercheurs Anwar Shaikh et Amr Ragab ont mis au point un nouvel instrument de mesure du bien-être, the Vast Majority Income (VMI, « revenu de la vaste majorité »), dans le cadre du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) [1] . Cet instrument permet selon eux de mesurer le bien-être à l’échelle internationale avec plus de précision que les mesures proposées à travers le taux de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) des pays, ou encore le revenu par habitant. Il ouvrirait ainsi la possibilité d’une visibilité plus importante des inégalités de revenu à l’échelle internationale.

Ce nouveau mode de calcul présente l’avantage de réunir au sein d’un même critère les indices de revenus et d’inégalités. Jusqu’à présent, ces deux indices sont calculés séparément, par l’intermédiaire respectivement du taux de croissance et du coefficient de Gini [2]. Or, les chercheurs partent du constat selon lequel la mesure de la pauvreté proposée actuellement ne permet pas de comparer avec suffisamment de précision les inégalités de revenus à l’échelle internationale, dans la mesure où ces calculs sont effectués sur la base de moyennes. Une moyenne a un impact négatif sur la représentativité de la situation d’une grande partie de la population concernée. En effet, la prise en compte des revenus appartenant aux individus les plus riches d’un pays fausse la moyenne nationale des revenus par habitant, dans la mesure où les extrêmes déplacent les données concernant la majeure partie de la population de ce même pays.

Ainsi, le calcul du VMI consiste à écarter des mesures les revenus par habitant qui ne sont pas caractéristiques du pays concerné, en ne prenant en compte que les premiers 80% de la population de chaque pays pour déterminer un revenu par habitant plus représentatif que le revenu moyen calculé habituellement par rapport à l’ensemble des revenus constatés. Pour obtenir le VMIR (Vast Majority Income Ratio), ce revenu est ensuite rapporté au revenu moyen calculé d’après l’ensemble de l’échantillon. Ce nouvel indice est compris entre 0 et 1, 0 lorsque l’on observe une inégalité parfaite, et 1 lors d’une parfaite égalité.

Ainsi, les Pays-Bas et le Danemark sont en tête de la hiérarchie mondiale proposée par les chercheurs avec un VMIR respectivement de 0,83 et 0,82 (données 2000), tandis que le Chili et le Guatemala ferment la marche de l’échantillon avec 0,46 et 0,45 (toutes ces données sont à retrouver dans l’article de Anwar Shaikh and Amr Ragab, in An International Comparison of the Incomes of the Vast Majority, avril 2007.). La France possède un VMIR de 0,78. Le revenu représentatif par an et par habitant en France passe ainsi de 22 248$ à 17 242$. Tandis que le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont un VMIR respectif de 0,74 et 0,68. Au Royaume-Uni, le revenu représentatif passe de 22 454$ à 16 645$, et aux Etats-Unis, le revenu passe de 31 283$ à 21 309$. En terme d’inégalités, les Etats-Unis se classent au niveau des pays en développement, au même niveau que la Chine ou le Vietnam. En Inde, de 2 371$, le calcul du VMI permet d’obtenir un revenu représentatif par an et par habitant de 1 651$, avec un VMIR de 0,7.

Ce nouveau calcul ne transforme pas de façon radicale le rang des différents pays au sein du classement mondial. Mais à travers cet effort, les chercheurs ont la possibilité d’approcher avec plus d’exactitude les modes de vie et revenus réels des populations au sein de chaque Etat, et ainsi de proposer une échelle de mesure valable au niveau international. Il permet de ce fait de mieux déterminer les inégalités de revenus internationales, notamment en comparant ce nouveau moyen statistique aux modes de calcul en vigueur qui intègrent les valeurs extrêmes. Cela permet en effet de visualiser le biais provoqué par les inégalités de revenu au sein d’un même pays en terme de représentativité.

[1] voir Policy research brief n°7, The Vast Majority Income (VMI) : A New Measure of Global Inequality, mai 2008.

[2] Indicateur d’inégalité qui mesure l’écart entre l’état d’une répartition à un moment donné et une situation d’égalité parfaite

vmir-1 Le revenu de la vaste majorité

vmir-2 Le revenu de la vaste majorité

 vmir-3 Le revenu de la vaste majorité

I. Première Intervention sur la crise sur Marianne.fr :

Partie 1 :  La crise, solution écartée, solution nécessaire

Partie 2 :  La récession, machine à produire de la mauvaise dette

Partie 3 :  L’urgence de la nationalisation intégrale des banques

II. Deuxième intervention de Frédéric Lordon sur la crise financière (fin 2008), et surtout des pistes de solution

III. Frédéric Lordon sur les rémunérations des traders et sur les marchés boursiers

IV. Frédéric Lordon au forum de Génève fin 2008

V. Longue Interview à la librairie Tropiques en juin 2009

VI. Retour sur la crise financière

« Il y a des gens que l’on ne songe pas à inviter ; des gens qu’on invite et qui refusent. Le plateau est là et le perçu cache le non perçu : on ne voit pas, dans un perçu construit, les conditions sociales de construction. Donc on ne se dit pas « tiens, il n’y a pas un tel » » Pierre Bourdieu in Sur la télévision

Frédéric Lordon est un économiste français spécialisé dans la finance. Il est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE). Il est l’auteur de « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières » (Raisons d’agir, 2008). C’est un économiste hors cadre, d’inspiration marxiste, dit-il lui même. Pédagogue, caustique et plein d’humour, ses analyses sont des bouffées d’air frais, mais il refuse la plupart des interviews dans les grands médias, et les accuse d’adopter la « stratégie de la vaseline ».

A la veille d’une des plus grandes crises financières que le capitalisme allait connaître, tous les commentateurs des médias étaient unanimes, « les caisses de l’état étaient vides, les impôts étaient beaucoup trop lourds et les fonctionnaires trop nombreux, sans parler de la dette pharaonique… ». Dés le début de la pandémie, les mêmes ravalent leurs trompettes assourdissantes qui naguère ne connaissaient qu’une seule partition, celle du libéralisme économique. Les voix s’adoucissent, les gorges se râclent, les explications deviennent embrouillées, les vestes se retournent et les commentateurs sont de nouveaux unanimes, cet Etat là doit sauver le capitalisme.

Mais comment pourrait il sauver le capitalisme puisque les caisses sont vides, la dette pharaonique, les impôts trop lourds ? C’est à ne plus rien y comprendre ! Pour résumer, l’Etat social, celui des politiques publiques, coûte toujours trop cher mais l’Etat pompier, celui qui sauve les sociétés financières, n’est jamais assez riche ! Emprunter ou augmenter les impôts pour mener une politique de relance keynésienne, non ! Emprunter ou augmenter les impôts pour sauver les banquiers malveillants, oui, trois fois oui !

C’est dans ce cadre que l’association Acrimed (Action Critique MEDia) a décidé d’inviter Frédéric Lordon dans le cadre des Jeudis d’Acrimed le jeudi 5 février 2009 à la bourse du travail à Paris, sur le thème « Les médias et la crise ou comment préserver l’apparence d’une parfaite continuité intellectuelle. »

« D’une manière générale, la porte d’entrée de la responsabilité est la plus sûre manière de ne rien comprendre à un phénomène social quel qu’il soit »

Selon Frédéric Lordon, il n’est nul besoin de faire référence à quelques responsabilités de « désignables évidents » pour analyser les nuisances politiques et économiques de la crise. Suspendre cette approche démagogique et opérer sur de nouveaux « désignés », non plus apparents mais réels, permet selon lui de mettre à jour les forces structurelles, les architectes qui propagent et configurent le fonctionnement des différents agents de l’économie.

Retour sur le Mainstream de l’expertise économique, « Une entreprise de blanchiment intellectuel collectif et mutuel d’une ampleur jamais vue », propagateur unidirectionnel d’un régime de croyances qui ne passera pas !

 

Le fichier principal (le même que les deux vidéos) durée 34 minutes : http://www.passerellesud.org/IMG/mp3/F_Lordon_Acrimed_05.01.09_1.mp3 

Interactions entre Frédéric Lordon, les questions du public et Mathias Raymond co-animateur d’Acrimed (extraits) durée 19 minutes : http://www.passerellesud.org/IMG/mp3/F_Lordon_Acrimed_05.01.09_II.mp3 

Conclusion durée 8 minutes : http://www.passerellesud.org/IMG/mp3/H_Maler_Acrimed_05.01.09.mp3

Quelques extraits de son excellent blog…

>Le coach obèse

le 4 août 2009 21h41 | par Jacques Attali

Si l’envie vous prenait, en ces temps de vacances, de suivre les cours d’un coach, qui vous promettrait d’affiner votre silhouette, de vous remettre en forme, et de vous rendre plus agile, accepteriez vous de suivre aveuglement les prescriptions exigences, les exercices pénibles et les pénitences austères d’un coach obèse ? Non, évidemment ; vous lui demanderiez de commencer par s’appliquer à lui-même ses propres conseils avant de les prodiguer à d’autres.

C’est pourtant ce que l’Etat nous demande aujourd’hui : Il n’est pas avare de ses conseils, de ses impérieux conseils, aux contribuables, aux consommateurs, aux salariés, aux électeurs, aux citoyens : Epargnez plus, consommer mieux, ne fumez plus, réduisez votre consommation d’alcool, de pétrole ; acceptez , pour sauver votre entreprise ou votre retraite, de travailler plus longtemps, de réduire l’augmentation de votre salaire, de déménager ; acceptez même la flexibilité, la fluidité, la précarité, la vulnérabilité. C’est une question, nous dit on, de survie pour le pays.

Fort bien ; et certains de ces conseils méritent d’etre suivis. Mais que fait, pour se réformer lui-même, celui qui prétend diriger la vie des autres ? Peu de choses. Beaucoup trop peu de choses. Et quand il les fait, elles sont mal faites. Par exemple, le remplacement, souvent justifié, d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, et la réduction du nombre de directions dans les administrations centrales, pénalisent parfois beaucoup trop les ministères sociaux ; et elles seraient mieux perçues et plus efficaces dans le cadre d’une réforme d’ensemble des fonctions de l’Etat, qui éviterait aussi l’actuelle hémorragie des talents dans la haute fonction publique. Pour le reste, rien ne progresse : la nécessaire fusion des organismes publics est très peu avancée dans certains organismes (Chambres de Commerce, 1% logement, Tribunaux, Organismes de formation professionnelle) et pas du tout dans d’autres (Offices d’HLM, administrations communales et départementales). Rien n’est lancé non plus pour mettre en place une informatisation des services publics digne de ce qui se fait ailleurs. Et si ces réformes n’avancent pas, ce n’est pas, comme on l’entend dire, pour maintenir la qualité du service public, qui se dégrade, mais pour ne pas toucher à des privilèges et des rentes dont seuls bénéficient quelques notables.

Enfin, audace suprême, on parle en plus, pour financer la prolongation de ces gaspillages, d’un nouvel emprunt, qui sera naturellement financé, au bout du compte, par ceux à qui on demande aujourd’hui d’accepter la réforme de leur train de vie et la réduction de leur pouvoir d’achat.

C’est évidemment inacceptable. Et la moindre des choses serait que l’Etat s’engage, en signe de bonne volonté, à rembourser cet emprunt nouveau, et à servir les intérêts de sa dette, par des économies sur son train de vie. Les réformes à faire sont connues. Elles ont été déjà étudiées en détail et on sait très bien ce que peut rapporter une meilleure efficacité de gestion des services publics.

C’est pendant l’été, au moment où se fixe le budget pour l’année prochaine, que tout peut encore se décider. Si rien n’est fait, les citoyens pourraient un jour licencier leur coach. Et se prendre en main.

La théorie des complots

le 11 août 2009 8h10 | par Jacques Attali

Chaque fois qu’un événement considérable et énigmatique se produit, les hommes cherchent non seulement un responsable, mais, lorsqu’ils en sont les victimes, un coupable. Et ils ne se contentent pas en général d’un mobile, il leur faut un complot.

L’idée en est toujours séduisante : un complot donne à penser que l’inexplicable trouve sa source dans une action secrète, lâche, masquée, globale, cohérente, organisée longtemps à l’avance par un petit groupe, tirant les fils dans l’ombre, dont il suffirait de se débarrasser pour régler le problème.

Aujourd’hui, la théorie du complot fait florès pour expliquer la crise économique et financière. Ou plutôt la théorie des complots. Car en fait, mille et un comploteurs sont dénoncés : on entend dire de manière également péremptoire que la crise a été, depuis longtemps , voulue, pensée, organisée et conduite de main de maitre par l’ensemble des banques américaines, pour transférer leurs pertes sur les contribuables ; par Goldman Sachs pour écarter ses concurrents ; par les compagnies pétrolières , pour qu’une récession interrompe les investissements et pousse à la hausse le prix du brut; par les détenteurs d’or, pour le faire monter ; par les détenteurs d’argent, pour remplacer l’or ; par les Démocrates américains , pour en finir avec les Républicains ; par les Républicains pour laisser le sale boulot aux Démocrates ; par la Chine pour supplanter les Etats-Unis, en faisant baisser les taux d’intérêt, incitant les Américains à s’endetter; par les Etats-Unis, pour ruiner la Chine, qui a placé l’essentiel de ses réserves en dollars ; par la Banque Centrale européenne, pour mettre à genoux le dollar ; par les islamistes, pour détruire le capitalisme financier après avoir détruit les Twins Towers. Chaque tenant d’une théorie prétend détenir des preuves parfaitement documentées, solidement établies, issues de sources les plus sures, de la véracité de sa thèse.

Bien sur, certains des groupes dénoncés dans cette longue liste ont profité, profitent ou profiteront de la crise, d’une façon ou d’une autre, parce que plusieurs ont trouvé une façon d’en tirer le meilleur. Mais aucun d’entre eux n’en est le responsable ; ils ont réussi à en etre les bénéficiaires, ce qui n’est pas du tout la même chose. Tout autre, placé dans la même situation qu’eux, chercherait aussi à en tirer profit, ne serait ce que pour survivre. Et il est important de contraindre ces puissances à ne pas l’aggraver en en faisant leur miel.

D’autres encore désignent des comploteurs d’autant plus masqués qu’ils sont, eux, totalement imaginaires : les juifs, les francs-maçons, les Illuminatis.

De fait, s’il y a un complot, c’est bien celui ci: tout pouvoir, tout groupe de pression, même moribond, surtout moribond, a besoin, pour durer, de donner un sens à ce qu’il ne sait pas expliquer, et pour cela de dénoncer un complot et de designer un bouc émissaire. Et comme tous les pouvoirs, sont, dans la globalisation, chacun à sa manière, moribonds, il y aura avalanche de boucs émissaires, et les bourreaux s’entretueront.

Là est l’essentiel : aucun pouvoir, aucun contre-pouvoir, n’a plus la moindre influence sérieuse sur le cours des événements, parce que l’humanité s’est laissée déborder par les systèmes qu’elle a créés, à commencer par le marché. Et les théories du complot sont avant tout la manifestation de l’impuissance de l’humanité face à son destin.

Il faudrait donc avoir le courage, aujourd’hui, de s’attaquer aux règles du jeu, et non aux joueurs, si l’on veut éviter que la partie tourne au carnage.

>Banques: le triomphe des coupables par Jacques Attali

En 1929 une réglementation très stricte avait été imposée aux banques responsables de la crise, ce n’est même plus le cas.| lundi 3 août 2009
banques crise économique crise financière ECONOMIE Partager sur: La crise, chacun le sait, est largement de la faute des banques américaines, qui ont trop prêté et développé des produits spéculatifs. Pour les sauver, le Trésor américain leur a prêté de l’argent sans intérêt. Celles de ces banques qui n’ont pas fait faillite continuent à agir comme avant, inventant de nouveaux produits spéculatifs et ne prêtant, très chers, qu’à celles des entreprises qui n’ont pas vraiment besoin de leur argent.

Elles ont, en plus, aujourd’hui, une raison supplémentaire d’agir ainsi: tous les régulateurs leur enjoignant de reconstituer leurs fonds propres, elles le font, non seulement en utilisant tous les artifices comptables rendus possibles par les réformes d’avril, mais aussi en refusant de prêter aux particuliers et en exigeant des intérêts énormes des grandes entreprises désespérément à la recherche de liquidités.

Comme les intérêts que ces banques versent aux déposants sont proches de zéro, leurs bénéfices sont énormes. Et avec eux, elles peuvent recommencer à développer des produits spéculatifs, avec lesquelles elles comptent refaire les mêmes profits que par le passé, sans que personne ne vienne même, cette fois, leur opposer des réglementations. Et nul ne peut protester: qui pourrait se mettre mal avec son banquier ?

Alors qu’après 1929, des réglementations très strictes ont été imposées aux banques américaines, aujourd’hui, rien n’est imposé à personne. Le G20 n’aura été qu’une jolie comédie. De plus, Wall Street continue à disposer de considérables moyens d’influence. Des lobbys bancaires, fort bien dotés, arrosent le Congrès. Et les banquiers, devenus ministres ou superviseurs, réussissent à écarter toutes les législations qui pourraient gêner leurs ex et futurs employeurs.

En particulier, une seule banque tient tout: Goldman Sachs. Elle est l’objet aujourd’hui d’innombrables analyses critiques, dont la plus acérée est venue récemment du magazine Rolling Stones. Après avoir éliminé ses principaux concurrents, (dont Lehman) , après avoir profité de ces faillites et reçu de l’Etat d’énormes prêts sans intérêt, cette institution plus que centenaire fait aujourd’hui fortune grâce à des décisions prises par Geithner, Summers et les autres, dont chacun sait qu’ils rejoindront un jour la firme , après avoir quitté leurs fonctions, comme le firent avant eux les ministres des précédents présidents, Rubin, Paulson, et autres…

Au total, les entreprises industrielles, qui créent les vraies richesses, financent les erreurs et les bonus des banquiers, avec la bénédiction des hommes politiques. Et en bout de chaine, les salariés en sont les ultimes victimes: les banques américaines enfoncent dans la dépression ceux qu’elles ont déjà largement ruinés.

Ces lobbys sont si puissants qu’on n’en sortira que par une révolution politique. Elle devrait conduire, au moins, à interdire aux responsables publics du secteur financier de travailler ensuite dans les établissements qu’ils contrôlent. Et au plus, à nationaliser ce secteur. Une révolution, vous dis je.

Traduit “librement” d’un texte original de Ambrose Evans-Pritchard du 4/7/09 par François78 sur www.pauljorion.com :

Une de mes expériences frappante aux États-Unis au début des années 1990 a été la visite de groupes de miliciens qui ont grandi dans le sillage de la récession au Texas, dans l’Idaho, l’Ohio… C’était surtout des ouvriers (cols bleus) – premières victimes de la répartition internationale du travail à l’échelle mondiale – suffisamment en colère contre Washington au point de s’exercer le week-end en treillis avec des fusils M16. Beaucoup ont soutenu le candidat protestataire Ross Perot, qui prônait la cessation du commerce avec le Mexique, et qui a remporté 19% des suffrages lors de l’élection présidentielle de 1992.

Ces première poussées de révolte se sont calmées lors de la reprise ultérieure des embauches, néanmoins un groupe de marginaux a quand même fait sauter le bâtiment fédéral d’Oklahoma City en 1995. Malheureusement, aujourd’hui, il n’y aura pas de reprise des embauches. L’utilisation des capacités de production a chuté à des niveaux bas record (68pc aux Etats-Unis, 71 dans la zone euro). Il faut s’attendre à de nouvelles et profondes purges dans le monde du travail.

Le pire la semaine dernière n’était pas seulement que les États-Unis ont perdu 467.000 emplois en Mai, mais aussi que les heures travaillées a diminué 6.9% par rapport à l’année précédente, passant à 33 heures par semaine. “À aucun moment, lors des récession des années 1990 ou 2001, nous ne nous sommes approchés d’une configuration de l’emploi aussi alarmante” a déclaré David Rosenberg de Glukin Sheff. “Cette fois, cours de la nouvelle crise, nous avons perdu le nombre record de neuf millions d’emplois à plein temps”.

Les revenus ont diminué au taux annuel de 1,6%. La déflation salariale est en marche, comme au Japon. Fait intéressant, l’Organisation Internationale du Travail est suffisamment inquiète pour en venir à recommander un accord mondial, de crainte que les différents pays n’enclenchent une ruineuse spirale de surenchères protectionniste et de chacun pour soi.

Certains états mettent en pratique des réductions de rémunération déguisées. Par exemple plus de 238.000 travailleurs dans l’État de Californie ont travaillé deux jours de moins par mois (sans salaire) depuis février. Sous une forme ou une autre, de telles réductions salariales sont pratiquées dans 22 Etats.

Le Centre d’études du marché du travail (CLMS) à Boston, explique que le taux de chômage atteint désormais 18.2%, selon les anciennes normes de comptabilisation. La raison pour laquelle la crise n’est pas ressentie comme dans les années 1930 est que nous avons tendance à ne pas percevoir la vraie chronologie des évènements, et il faut du temps pour que les gens épuisent leurs économies et sombrent dans la misère. Peut-être que le “matelas” est plus important aujourd’hui et permettra d’éviter un autre “Raisins de la colère”, mais 20 millions de propriétaires aux États-Unis sont déjà dans le rouge (selon zsillow.com). Les expulsions sont en cours à un rythme terrifiant.

Quelque 342.000 habitations ont été fermés en avril, en poussant une armée d’enfants à recourir à la charité. Cela se compare aux 273.000 maisons perdues dans l’ensemble de l’année de 1932. Des Sheriffs dans le Michigan et l’Illinois refusent tout bonnement de jeter des familles à la rue, comme les policiers catholiques réfractaires pendant la dépression.

L’Europe est un an ou deux en arrière, mais rattrape rapidement son retard. Le taux de chômage a atteint 18.7% en Espagne (37% pour les jeunes), et 16.3% en Lettonie. L’Allemagne a retardé la flambée en payant les entreprise pour qu’elles conservent des travailleurs par le biais de congés de “Réductions d’horaires». La sage Allemagne craint que le taux de chômage ne passe de 3,7 millions à de 5.1 millions l’an prochain. L’OCDE s’attend à atteindre 57 millions de chômeurs dans les pays riches d’ici à la fin de l’année prochaine.

C’est un décalage mortel. Ce qui est encore plus perturbant, c’est que les gouvernements n’ont pas encore commencé à réduire leurs dépenses pour éviter que leur pays ne tombent dans une spirale de dettes.

Le président français Nicolas Sarkozy, avec son flair pour les thèmes populaires, a déclaré: “Nous devons réformer tout. Nous ne pouvons pas avoir un système de rentiers et de dumping social pour cause de mondialisation. Ou nous avons la justice, ou nous aurons la violence. Il est illusoire de penser que cette crise n’est qu’un mauvais passage et que nous pouvons continuer comme avant “.

Le message n’est pas parvenu à Wall Street ni à la City. Si les banquiers savent ce qui est bon pour eux, ils s’octroieront le salaire d’un enseignant pendant quelques années jusqu’à ce que la tempête passe. Si on laisse les bonus sur la table, alors même que les contribuables paient pour les erreurs de leur caste, ils doivent s’attendre à une réaction féroce.

Nous avons la chance que les États-Unis aient un nouveau président qui jouit d’un grand capital de sympathie, et un Congrès complaisant. Les autres nations doivent s’accommoder de gouvernements sur le retour : l’Allemagne paralysée par la coalition gauche-droite, les reliques défraichies du LDP au Japon, un parti travailliste en grande difficulté en Grande-Bretagne. Certains prennent des précautions: Silvio Berlusconi cherche à affaiblir le parlement en Italie (avec peu de protestation), tandis que le Kremlin a mis sur pied des unités “anti-crise” afin d’étouffer dans l’œuf toute velléité de protestation.

Nous entrons dans la phase II du “Grand Dénouement”. Il est peut-être temps de mettre à l’écart nos textes de Keynes, Friedman, et Fisher, si utiles pour la phase 1, et de commencer à étudier ce qui s’est passé dans notre société, quand le chômage de masse s’est abattu sur elle en 1932

Lu sur Contre info

Déficits publics : d’où viendra le financement ? par John Mauldin

26 mai 2009 – A l’image du célèbre paradoxe de l’épargne, John Mauldin pointe le paradoxe du déficit. Si un Etat peut mobiliser l’épargne mondiale pour financer une relance, qu’advient-il lorsque tous les gouvernements doivent s’endetter massivement au même moment ? Les énormes déficits publics prévus, pouvant encore s’aggraver avec la récession et si les pertes du secteur financier s’amplifient – tout particulièrement en Europe – ne trouveront pas les financements nécessaires, estime Mauldin. Et les premiers signes de faiblesse des bons du Trésor US apparus ces derniers jours indiquent que l’heure de vérité pourrait sonner bien plus tôt que prévu. Une remarque. Si le diagnostic porté sur l’Europe peut sembler forcer le trait, la réalité des risques soulignés face à l’exposition à l’est n’en est pas moins incontestable, et la situation de l’Espagne reste singulèrement préoccupante.

Les banquiers ont pillé les coffres publics, par David Leonhardt

5 mai 2009 – Dans nos sociétés, la fonction monétaire est en grande partie déléguée aux banques privées. Deux monnaies circulent côte à côte, l’une privée, l’autre publique, sans que nous en ayons en général nettement conscience, tant le passage de l’une à l’autre se fait « naturellement », en temps normal. La monnaie publique, les pièces et billets, ne représente qu’environ un dixième de l’argent en circulation. C’est en raison de son poids si considérable que le secteur bancaire, qui jouit de cette délégation et du même coup du privilège incomparable de se rémunérer sur la création monétaire, a fait l’objet de prudentes réglementations après la crise des années trente. Depuis cette époque, le crédit était encadré, et les banques devaient respecter sous le contrôle des autorités publiques des ratios dits « prudentiels » leur imposant de détenir d’une part des fonds propres en quantité jugée suffisante et d’autre part une réserve sous forme de monnaie d’Etat. Enfin, pour éviter un dangereux mélange des genres, l’activité de banque commerciale (soucieuse de la sécurité de ses clients) et de banque d’affaire (tentant de convaincre des investisseurs d’acquérir son papier) étaient distinctement séparées. Seules les premières, en raison de la délégation monétaire qui leur est accordée et de leur importance systémique, jouissaient de la garantie apportée par l’Etat et la banque centrale. Le big bang de la déréglementation impulsé par les USA dans les années 1990 a bouleversé ce paysage et fait sauter l’un après l’autre les garde-fous prudemment installés par la génération précédente, qui était elle bien décidée à ne jamais plus s’exposer aux désastres entraînés par l’effondrement de l’avant guerre. L’aveuglement idéologique des uns, l’intérêt bien compris des autres – les mêmes, parfois – a permis de rouvrir cette dangereuse boite de pandore dont nous savions pourtant combien morbides étaient les forces qui y étaient emprisonnées. Une fois détruite la muraille de la loi Glass-Steagall qui séparait l’activité de dépôt de celle d’investissement, les banques ont pu se lancer dans des montages financiers irresponsables, abritées qu’elles étaient derrière la certitude que l’Etat leur apporterait sa protection le jour – inévitable – où l’on feindrait de redécouvrir que, décidément non, les arbres n’atteignent jamais le ciel. Comment qualifier un tel comportement ? De pillage, tout simplement, avaient écrit dans les années 1990 deux économistes dont un futur prix Nobel, après avoir analysé la faillite des caisses d’épargne américaines qui venait d’avoir lieu. Un dernier point. Les Etats se sont dessaisis de la fonction régalienne de l’émission monétaire pour s’éviter d’y recourir trop facilement, tant est grande, dit-on, la tentation de se servir dans le pot de confiture lorsqu’il est ouvert. Ce qui n’a pas empêché, depuis 20 ans, de ne jurer que par les mérites de l’auto-régulation du privé et en l’occurrence du secteur bancaire. Ainsi, les parlements, élus par les peuples pour le service du bien public, seraient donc moins responsables que les dirigeants mus par l’appât du gain facile et immédiat ? Voilà à n’en pas douter une jolie fable moderne, dont la morale n’est pas encore entièrement écrite, mais qui s’annonce déjà ruineuse aux dépens de ceux qui l’ont écoutée.

Crise : Sortir du cercle vicieux, par Wolfgang Münchau – 30 mars 2009

« Je suis plus inquiet aujourd’hui que je ne l’étais il y a un mois. Le principal problème, ce sont ces boucles de rétroaction entre l’économie réelle et le secteur bancaire, qui sont vraiment effrayantes, » s’alarme Wolfgang Münchau, éditorialiste au Financial Times, qui prévoit que la crise, en frappant de plein fouet l’économie réelle, va provoquer une recrudescence de défaillance de ménage et d’entreprises, fragilisant encore plus des banques qui n’ont pas encore fini de restaurer leurs fonds propres après la première saignée de dépréciation des actifs toxiques. Ni le plan Geithner, ni les mesures d’urgence prises en Europe ne prennent en compte cette deuxième vague, avertit-il, avant de conclure que les européens, qui ont déjà commis de « nombreuses erreurs d’appréciations » devront mettre en oeuvre un nouveau plan, tout comme les USA.

A Lire sur Contreinfo

OCDE : la plus grave récession de mémoire d’homme – 1er avril 2009

Les graphiques établis par l’OCDE pour faire le point sur la situation à l’approche du G20 permettent de juger rapidement de l’ampleur exceptionnelle d’une récession à l’échelle mondiale que les analystes de l’organisation décrivent comme « la plus profonde et la plus synchronisée de mémoire d’homme ». Activité économique, production industrielle, commerce international, crédit, secteur immobilier, chômage, déficits budgétaires, tous les indicateurs sont – ou vont – passer au rouge. Cette crise est déjà plus forte que celles qui avaient suivi les deux chocs pétroliers, et l’OCDE prévoit qu’elle devrait s’aggraver encore durant l’année, provoquant une contraction de l’activité comprise en 4 et 7% sur l’ensemble des pays appartenant à l’organisation. Une grande incertitude continue de régner, jugent les analystes, car les prévisions publiées dépendent de la réussite de l’assainissement du secteur financier avant la fin de l’année. Mais comme le notait Munchau, l’OCDE s’inquiète que le ralentissement ne détériore encore la solvabilité des établissements et elle précise que ses prévisions pourraient également être remises en cause par une crise monétaire ou une crise bancaire touchant les pays européens de l’est ou les pays émergents. Nous avons sélectionné les principaux indicateurs publiés par l’OCDE.

A lire sur ContreInfo

Et sur le G20, la vision de Jacques Attali, sur son blog : Un dernier verre, pour la route – le 2 avril 2009