Extrait de Courrier International :

La seule vraie priorité

Les Etats ne doivent pas privilégier les mesures économiques à court terme au détriment de la lutte contre le réchauffement climatique. Ce serait une erreur grave, ne serait-ce qu’au simple plan économique.

Nous traversons deux grandes crises, celle de la finance et celle du climat. La planète se réchauffe à une vitesse telle qu’il est difficile de mettre l’accent sur un événement climatique en particulier. Mais en voici un malgré tout : d’ici à l’été 2013, l’Arctique sera complètement libéré des glaces. En quoi cela est-il si important ? Wall Street n’avait plus connu de krach depuis quatre-vingts ans. Un désastre comme celui auquel nous assistons dans l’Arctique n’est pas survenu depuis trois millions d’années : c’est la dernière fois qu’il a existé un vide aquatique au sommet du monde.

L’Arctique est souvent comparé au canari dans la mine de charbon. Comme l’un des spécialistes de cet océan me l’a annoncé tout récemment, le canari est mort. Il est temps de nettoyer la mine et de fuir. Les niveaux de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’ont jamais été aussi élevés dans toute l’histoire géologique moderne. Ils ont été supérieurs pour la dernière fois durant l’éocène, c’est-à-dire il y a quelque cinquante millions d’années. Le niveau de la mer était alors de près de cent mètres plus haut qu’aujourd’hui, et les pôles étaient infestés de crocodiles.

Aussi est-il curieux de voir que même ici, en Europe – le continent qui a pris le plus au sérieux les preuves d’un réchauffement climatique –, nombreux sont les gouvernants qui prennent prétexte de la crise financière pour nous enfoncer un peu plus dans la crise climatique. L’année dernière, tous les dirigeants de l’Union européenne (UE) ont accepté de faire le minimum jugé nécessaire par les scientifiques pour juguler le désastre. Ils ont accepté de réduire de 20 %, à l’horizon 2020, les émissions de dioxyde de carbone, d’améliorer de 20 % les économies d’énergie et de porter à 20 % la part des sources d’énergie renouvelables dans l’énergie produite. Dans de telles conditions, l’UE pourrait s’asseoir en position de force à la table des négociations sur l’accord qui devrait succéder au traité de Kyoto et faire pression sur le reste de la planète. Le continent qui a donné au monde le siècle des Lumières et la science moderne ferait ainsi honneur à ces valeurs – et ouvrirait à l’espèce humaine la voie pour la sortir de l’impasse.

Malheureusement, il semble bien que les dirigeants européens reviennent sur leurs promesses, jugeant que l’urgence est à la sortie de la crise financière. Le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, a même déclaré qu’en matière d’environnement “ce [n’était guère] le moment de jouer les Don Quichotte : nous avons le temps”.

Or le temps est exactement ce que nous n’avons pas ! [...]

L’idée selon laquelle nous sommes impuissants face au réchauffement climatique parce qu’il est impératif de poursuivre la croissance est battue en brèche par un fait irréfutable : le réchauffement de la planète étouffera la croissance économique. [...]

Oui, nous pouvons choisir de faire comme si de rien n’était. Dans ce cas, comme le dit le climatologue Marty Hoffert, “dans quelques centaines de millions d’années, un visiteur venu de l’espace découvrira que sur cette planète ont vécu pendant un certain temps quelques êtres intelligents, qui se sont cependant révélés incapables de passer de la chasse et de la cueillette à la haute technologie”. [...]

Si nous faisons fi des voix du déni, l’Europe a une occasion en or de faire un coup d’éclat. Nous pourrions être ceux qui ont vu se profiler à l’horizon le danger pour notre espèce et qui ont refaçonné leurs sociétés pour le repousser. La vision de l’Europe pour 2020 pourrait donner lieu à une épopée héroïque, à condition que nous nous battions dès maintenant pour sauver notre planète des vandales.

Johann Hari - The Independent

Un autre article, dans la même veine : En 2020, quand le monde sera enfin écolo - Evoluer vers une économie durable n’a rien d’impossible. Ce n’est qu’une question de choix politique. Le New Scientist propose un scénario fictif mais plausible pour cette révolution.

A lire sur LePoint.fr

Nicolas Sarkozy a souhaité, dans un discours prononcé à l’Élysée à l’occasion de la remise des médailles de la famille, “une réflexion sur l’évolution du congé parental”, qui doit être “plus court” pour faciliter le retour au travail des mères de famille. “Ces congés ont une vertu immense : permettre aux parents qui le souhaitent de ne pas travailler pour s’occuper de leurs enfants. Mais ces congés parentaux sont parfois aussi à l’origine d’un immense gâchis. Gâchis pour les femmes concernées. Parce qu’un congé parental de longue durée, c’est une rupture dans un parcours professionnel. Parfois pour les familles, c’est un problème, parce que c’est un salaire en moins. Gâchis pour la société dans son ensemble, parce que sont maintenues en dehors du marché du travail près de 800.000 femmes chaque année.”

conge-parental conge Sarkozy veut raccourcir le congé parental
Merci à Goubelle - Visitez son site et à Nono !

Pour l’économiste Thomas Piketty, les très hautes rémunérations sont économiquement inefficaces et socialement injustes ; elles menacent la démocratie. Pour les faire reculer, il faut les imposer lourdement.

Source : extrait d’Alternatives Économiques de janvier 2009

piketty Il faut taxer fortement les très hauts revenusLes rémunérations observées en haut de la distribution des revenus ont effectivement atteint un niveau extravagant. C’est un gros problème, pour l’économie, pour la démocratie, et je pense malheureusement qu’on n’est pas près d’en venir à bout. […]

J’en suis venu à penser que la seule solution serait de revenir à des taux marginaux d’imposition quasi confiscatoires pour les très, très hauts revenus. Imposer des taux marginaux de 80 %, voire 90 %, sur les rémunérations annuelles de plusieurs millions d’euros me semble inévitable, incontournable. Cela prendra du temps, mais je pense qu’on finira par en arriver là. Comment en suis-je venu à ce point de vue qui pourrait sembler fruste ou simpliste ? […]

En constatant l’incroyable timidité des réactions publiques dans la situation présente : il nous faut injecter des dizaines, voire des centaines de milliards d’argent public dans les banques,alors que ces mêmes banques ont versé et continuent de verser des rémunérations colossales aux dirigeants l’origine de cette déconfiture…

Il est tout de même inouï que ce soit le même Henry Paulson, secrétaire au Trésor de l’administration Bush, qui soit chargé de gérer les dizaines de milliards d’argent des contribuables destinés à renflouer les banques américaines alors qu’il a retiré personnellement 400 millions de dollars durant les dix ans qu’il a passés à Goldman Sachs !

taux-imposition1-300x284 Il faut taxer fortement les très hauts revenusRappelons ici ce que fut la réaction publique après 1929, suite à l’accession de Franklin D. Roosevelt à la présidence des Etats-Unis. Quand Roosevelt est élu à la Maison Blanche, en 1932, le taux marginal est de 25 % ; les années 20 ont vu également une explosion des hautes rémunérations. En trois étapes, Roosevelt fait passer le taux marginal à 63 % en1932, 79 % en 1936, puis 91 % à partir de 1941, un niveau qui sera maintenu jusqu’en 1965, où il est ramené à 77 %. Et, quand Ronald Reagan est élu président, en 1980, le taux marginal d’imposition est encore de 70 %. C’est ainsi qu’entre 1932 et 1980, le taux marginal d’imposition applicable aux plus hauts revenus a été supérieur à 80 %, en moyenne. Pendant un demi-siècle. Et cela ne se passe pas en Union soviétique, mais aux Etats-Unis d’Amérique !

La leçon de cette histoire est que ce niveau d’imposition marginale n’a pas tué le capitalisme, ni mis au pas les droits de l’homme. Une leçon bonne à rappeler dans un moment où l’on nous explique, pour justifier le bouclier fiscal, que c’est un droit de l’homme fondamental de ne pas payer plus de 50 % d’impôts quand on perçoit des bonus de plusieurs millions d’euros. Eh bien, on a fait tout autrement durant un demi-siècle sans que le capitalisme et la démocratie s’en soient moins bien portés pour autant. Bien au contraire. […]

Je pense effectivement que le système rooseveltien avait beaucoup de vertus au vu du cycle que nous avons connu depuis le début des années 80. Il s’est traduit par une baisse massive de la progressivité de l’impôt aux Etats-Unis, puis dans les pays européens, suivie d’une explosion des hautes rémunérations et des inégalités salariales. Et il se conclut aujourd’hui en apothéose par cette crise majeure dont l’origine est clairement liée aux évolutions antérieures. Tout cela devrait nous faire réfléchir et je pense qu’on ne parviendra pas à mettre fin à cette logique sans modifier l’imposition. […]

L’enjeu n’est pas d’appliquer un taux d’imposition confiscatoire au premier cadre ou créateur d’entreprise dont les revenus sortent un peu de la moyenne. En 1932, le taux supérieur de Roosevelt s’appliquait aux revenus annuels supérieurs à 1 million de dollars de l’époque, soit 10 millions de dollars d’aujourd’hui ! A partir de 1941, le taux supérieur de 91 % s’est appliqué aux revenus supérieurs à 200 000 dollars de l’époque, soit 2 millions de dollars d’aujourd’hui, puis s’est stabilisé autour de ce niveau. Sans donner de seuil précis, l’idée est d’appliquer ces taux à des revenus véritablement très élevés et fixer ainsi une borne qui réduise drastiquement, à partir d’un certain niveau, l’incitation à se servir dans la caisse. […]

Le système est tel que quand vous vous engagez dans des opérations à haut risque et que ça marche, vous gagnez des millions,voire des dizaines de millions d’euros. Et quand ça ne marche pas, non seulement vous ne perdez rien, mais c’est l’entreprise qui paye, à travers la masse de ses salariés, ou pire, ce sont les contribuables qui sont mis à contribution. Pas besoin d’aller plus loin pour comprendre l’origine des comportements insensés observés dans la finance ces dernières années. […]

L’argument massue avancé par les défenseurs d’une faible fiscalité sur les très hautes rémunérations est qu’il faut récompenser les gens qui font vraiment fortune grâce à leur travail. Or, ces working rich sont-ils plus efficaces ? Aucune étude ne permet d’étayer cette idée. De nombreuses études montrent au contraire qu’au-delà d’un certain niveau, les rémunérations des dirigeants ne sont guère corrélées aux résultats de leur action. […]

Enfin, quitte à me répéter, on ne peut pas faire l’impasse sur la crise actuelle : c’est tout de même la preuve patente que ces rémunérations astronomiques ont suscité des choix qui nous contraignent d’injecter des centaines de milliards d’argent public pour sauver le capitalisme. C’est une démonstration grandeur nature du caractère inefficace des bonus en tout genre et du fait que cette explosion des hautes rémunérations relève tout bêtement d’une captation pure et simple de la richesse parle groupe dirigeant. […]

Ce sont les comités de rémunération, formés eux-mêmes d’autres dirigeants, qui fixent les rémunérations des dirigeants. Ils observent la moyenne des rémunérations dans les autres entreprises et si le dirigeant est plutôt bon – et il n’y a pas de raison qu’il ne le soit pas car cela signifierait que ceux qui l’ont recruté et qui l’évaluent ne le sont pas –, on lui accorde un revenu plutôt au-dessus de la moyenne, ce qui fait mécaniquement monter celle-ci pour le plus grand bénéfice de tous. Il n’y a donc plus de point de référence objectif, ni de force de rappel. […]

Tout cela aboutit à une situation totalement insupportable du point de vue de la justice sociale. Comment pouvez-vous oser expliquer aux gens qu’il faut introduire des franchises médicales afin de faire des économies de quelques euros sur les remboursements de Sécurité sociale et, dans le même temps, dire qu’il faut absolument laisser la moitié de leurs revenus aux personnes qui gagnent des dizaines de millions d’euros ? C’est évidemment totalement impossible à comprendre, et même si cela ne concerne qu’un nombre relativement réduit de personnes, c’est clairement une menace pour le fonctionnement de la démocratie.

Suite à une conférence publique de Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, je ne peux que vous conseiller son dernier livre :

Extrait d’un article de Mediapart qui résume sa pensée :

[...] Pour toutes ces raisons, je n’hésite pas à dire que nous sommes témoins d’un véritable ébranlement et même de ce qu’on pourrait appeler une forme de « brutalisation » de la liberté de la presse.

Si le problème est grave, c’est que la liberté de la presse n’est pas simplement une liberté individuelle [...] : elle est une composante structurante de la vie démocratique. Elle participe du fonctionnement même de la démocratie. Elle est ainsi à la fois une liberté publique, un bien collectif et un rouage démocratique. [...]

Ceux qui nous gouvernent n’hésitent pas en effet à thématiser et à justifier ce virage au nom d’un certaine conception que je qualifierai d’illibérale de la démocratie. Tout se passe pour eux comme si la démocratie se réduisait à la légitimation par les urnes des gouvernants : « Puisque j’ai été élu, toutes mes décisions sont légitimes et je ne fais que prendre mes responsabilités ». « Puisque j’ai la majorité, j’ai tous les droits ! ». Voilà ce que l’on entend de plus en plus. Un ensemble de déclarations de cette nature commence à faire insensiblement système. C’est une nouvelle vision de la démocratie et de la responsabilité politique qui s’affirme de la sorte insidieusement. Nouvelle en ce sens qu’elle marque une indéniable rupture. Mais fort ancienne en même temps car ressurgit en fait à travers elle une sensibilité bonapartiste, électorale-plébiscitaire, qui sacralise l’idée d’un face à face entre le peuple et ses gouvernants tout en dévalorisant d’un même mouvement les corps intermédiaires, la société civile et les puissances du droit. Il faut se défier des comparaisons exagérées. [...]

napoleon31 Légitimité démocratique - par Pierre RosanvallonIl y a en la matière un précédent, celui de la philosophie politique du Second Empire, qui peut être éclairant. C’est mon rôle d’historien de le rappeler. Au milieu du dix-neuvième siècle, c’était en effet la grande argumentation de Napoléon III. Que disait en effet Napoléon III à la presse pour la juguler ? Il disait : « Mais qui êtes vous les journalistes ? Vous n’exprimez que des intérêts particuliers. Moi, je représente l’intérêt général car j’ai été élu par le peuple! Vous, vous ne représentez que vos lecteurs ». « La presse, disaient encore Napoléon III et les têtes pensantes de son régime, n’est qu’un pouvoir spontané, volontaire, qui ne relève que de lui-même, de ses intérêts, de ses caprices et de ses ambitions. Alors que notre action est, elle, enracinée dans les millions de voix du plébiscite ». Et il lâchait légèrement méprisant, à ceux qui protestaient contre les atteintes à la liberté de la presse : « Qu’est-ce qu’un journal ? Ce n’est que l’alliance d’un capital et d’un talent, alors que je suis l’expression autorisée de l’intérêt général et de la volonté générale ». Le problème était alors que les républicains s’étaient trouvés fort gênés pour dénoncer ce qui se présentait comme une apologie du suffrage universel. Ils vouaient politiquement aux gémonies l’Empereur et s’opposaient frontalement à lui. Ils ne pouvaient en effet que dénoncer avec virulence ses actions et ses comportements dans leur contenu. Mais ils s’avéraient en même temps incapables de disqualifier intellectuellement la doctrine dont ils déploraient les conséquences pratiques. Leur critique restait embarrassée. Leur républicanisme participait en effet d’une vision voisine des rapports entre le droit et l’expression populaire, même si elle était corrigée par une forme de retenue instinctive. [...]

C’est un point sur lequel on ne saurait trop insister : On ne peut bien défendre la liberté et le pluralisme de la presse que si l’on a l’intelligence de son indignation. Avoir l’intelligence de son indignation, c’est affirmer fortement que la majorité est un principe incontournable et incontestablement démocratique de nomination des gouvernants, mais qu’elle ne saurait être un principe suffisant de justification des actions de ceux qui ont été élus.

pierre-rosanvallon Légitimité démocratique - par Pierre RosanvallonLe principe majoritaire sur lequel repose le système electoral-représentatif n’est qu’une convention empirique dont l’autorité doit rester soumise à des contraintes plus exigeantes de justification. D’où le rôle que jouent par exemple l’Etat de droit et l’organisation d’une administration de service public dans la démocratie. Un pouvoir ne peut ainsi être considéré comme pleinement démocratique que s’il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l’expression électorale. Il doit par exemple se plier à des impératifs de mise à distance des intérêts partisans (une majorité est toujours structurellement partisane) en instituant des structures ayant une dimension d’impartialité. Il doit aussi faire exister des expressions plurielles du bien commun (et c’est à cela que contribue le rôle du droit en rappelant des normes et des valeurs fondatrices du contrat social). C’est seulement si l’on défend une telle conception de la démocratie que l’on peut solidement défendre la liberté de la presse. [...] Sans appréhension lucide de ce que j’appelle le rôle de la « fiction majoritaire » dans les démocraties (sa prétention à exprimer toute la société et à faire du moment électoral la seule épreuve de validation du rapport entre gouvernés et gouvernants), il n’y aura que des combats pour la liberté inachevés et affaiblis.

Dans le débat actuel sur la nomination des présidents de l’audiovisuel public, il y a une autre précision qu’il est essentiel d’opérer : il faut bien distinguer les conditions de gestion d’un bien public conflictuel (un bien dont la présomption de gestion partisane détruit le caractère public) et celles de la direction d’une entreprise publique (déterminée par des catégories d’ordre gestionnaire). C’est pour cela que nommer un président de chaîne de télévision n’est pas de même nature que nommer le président d’une entreprise ferroviaire. Il faut ainsi dénoncer la rhétorique qui entretient cette confusion. De même qu’il faut dénoncer la confusion parallèle entre la notion de décision politique et celle de nomination à une fonction de gestion d’un bien public conflictuel. Un pouvoir élu est évidemment toujours fondé à prendre une décision politique. Il a été élu pour cela, pour trancher entre des options différentes, faire des choix. Prendre parti est en la matière de l’essence même de sa mission et de l’exercice de sa responsabilité (qui sera sanctionnée par une éventuelle tentative de réélection). Mais il y a des domaines où il faut au contraire s’abstraire de cette logique. Ne pas le reconnaître, ce serait finir par justifier le droit à épurer librement l’administration, et rompre avec la notion même de service public. [...]

Il n’y a parallèlement pas de défense solide de la liberté de la presse sans reconnaissance de sa contribution directe à la qualité de la vie démocratique. Elle y contribue d’une triple façon.

  1. Elle y participe d’abord parce qu’elle a une fonction de représentation. La représentation, en effet, ce n’est pas seulement le mandat, la délégation. La représentation c’est ce qui rend sensible et visibles les problèmes de la société, c’est ce qui fait apparaître des situations oubliés ou des réalités occultées. C’est ce qui oppose la réalité des faits qui dérangent, des situations dissonantes, à la bien-pensance ou aux idéologies. La représentation, c’est rendre lisible le monde, l’expliciter, faire en sorte que chacun puisse donner sens à sa situation, à son existence. Etre citoyen, c’est en effet ne plus subir un monde vécu comme une contrainte indéchiffrable, c’est sortir de l’impuissance en comprenant mieux les choses, en apprenant à les critiquer pour pouvoir songer à les maîtriser. La presse participe d’une fonction de représentation ainsi comprise.
  2. Mais elle participe aussi d’une fonction de délibération. Faire vivre la démocratie, c’est là prendre ses distances avec les visions molles du consensus, pour aider à ce que s’expriment les véritables conflits, faire surgir les problèmes de fond. C’est permettre que se formulent de vraies controverses. A la logique nécessaire des oppositions et des débats qui structurent la vie parlementaire-partisane, il est en effet décisif de faire exister d’autres formes de discussion et d’autres types d’argumentation. C’est à cela aussi que la presse participe.
  3. Il y a enfin une troisième dimension proprement démocratique de la presse : la presse a une fonction de distance réflexive, une fonction que j’appelle contre-démocratique. La citoyenneté active n’est pas en effet simplement dans le vote, elle est aussi dans le contrôle, dans la surveillance. A la fin du dix-huitième siècle en Angleterre, au moment de la Révolution Française, on disait des journalistes qu’ils étaient des « avertisseurs publics ». C’est toujours une bonne définition de la fonction du journaliste : être un avertisseur public ! Et un grand journaliste français de la même époque, celui qui dirigeait Le Patriote français, Brissot, disait : « La liberté de la presse est un des principaux moyens qu’a le peuple pour surveiller, éclairer, censurer ses représentants ». « Une gazette libre, écrivait-il, encore est une sentinelle qui veille sans cesse pour la société ». C’est ce qui permettait d’ailleurs à Michelet de dire que les journaux remplissaient alors une « fonction publique ».

Une presse libre et pluraliste est une composante de la vie démocratique lorsqu’elle fait vivre ces trois dimensions. C’est dire qu’on ne peut jamais se limiter à une simple action de « défense » de la liberté de la presse. Il n’y a pas de défense sans projet positif qui en prolonge le mouvement. On ne peut sauvegarder la liberté de la presse sans se situer dans une perspective d’approfondissement de la démocratie. La liberté de la presse, nous la sauvegarderons si nous cherchons sans relâche les conditions qui permettront de rendre la démocratie plus forte et plus vivante. Elle est ainsi plus que la garantie de l’exercice d’une profession : elle est un bien collectif démocratique.

Un extrait d’autre article du Monde

Baptisons-le Jules pour cette fois. Début décembre 2008, ce jeune salarié d’un cabinet d’architecte de l’agglomération nantaise a eu la surprise de voir sa biographie publiée dans le bimensuel Le Tigre. Ce magazine alternatif a décidé de lui consacrer son “premier portrait Google”, collectant mille détails de la vie de cet anonyme “grâce à toutes les traces qu’il a laissées, volontairement ou non” sur des sites de réseau social comme Facebook, Flickr ou YouTube.

L’article qui en résulte est volontairement glaçant. “Bon anniversaire Jules”, lit-on en guise d’accroche, avant de découvrir la date anniversaire de l’intéressé. “Tu permets qu’on se tutoie, Jules ? Tu ne me connais pas, c’est vrai. Mais moi, je te connais très bien.” S’ensuit un résumé précis des voyages et goûts musicaux de cet homme, ainsi que de ses différentes rencontres amoureuses.

Le Tigre revendique pleinement ce déballage, voulant mettre en exergue “l’idée qu’on ne fait pas vraiment attention aux informations privées disponibles sur Internet et que, une fois synthétisées, elles prennent soudain un relief inquiétant“.

Alerté par un ami de la diffusion de ce portrait, Jules a d’abord pris la mésaventure à la légère. “Mais quand j’ai commencé la lecture, cela m’a fait pâlir”, rapporte-t-il au quotidien nantais Presse Océan, qui a révélé l’affaire. L’internaute a aussitôt demandé la suppression de l’article mis en ligne sur le site du Tigre. Désormais, seule une version édulcorée et travestie subsiste.

Jules, qui affirme avoir désormais “verrouillé” sa vie, n’entend pas porter plainte. “Ce serait de toute façon difficilement tenable devant un juge, estime Alex Türk, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Le magazine n’a fait qu’utiliser des sources publiques.”

Cette mésaventure illustre la complexité de la galaxie Internet. “Le fait même d’entrer dans ce type de réseau, souligne M. Türk, revient à accepter de réduire son périmètre d’intimité.”

“Les nouvelles technologies favorisent la confusion des espaces publics et privés, renchérit Dominique Pécaud, sociologue à l’université de Nantes. D’un côté, on glisse vers une privatisation des espaces publics, via notamment la vidéosurveillance. De l’autre, on expose sa vie privée dans des espaces qui sont presque publics. On assiste à un recentrage sur l’individu, comme s’il devenait une institution.”

Se pose “une question fondamentale de nature psychologique et philosophique”, selon M. Türk : “Qu’est-ce qui fait que les jeunes ont besoin d’exposer leur vie intime et d’apprendre tout de la vie d’inconnus ? Il y a là un étrange phénomène d’exhibitionnisme partagé et de narcissisme mutuel.”

La CNIL, indique-t-il, a été sollicitée il y a peu par une autre victime collatérale du Net : “Lors d’un entretien d’embauche, un jeune homme s’est vu présenter une photo de ses fesses. Ses employeurs potentiels l’avaient trouvée sur Internet. Cette image était la conséquence d’une soirée arrosée. Il n’a pas eu l’emploi.”

Les vingt-sept CNIL européennes souhaitent proposer “un certain nombre de garde-fous” avant la fin de l’année, afin de permettre aux adeptes du Web d’effacer leurs données dès qu’ils le souhaitent.

Yan Gauchard

Source : extrait de  Courrier International.com

En refusant de prendre ses congés de maternité, la ministre de la Justice a desservi la cause des femmes. Par peur, elle a refusé d’exercer un droit chèrement conquis par d’autres.

i93480dati Rachida Dati, mère Courage ? Tu parles !
Rachida Dati à son arrivée à l’Élysée, 5 jours après son accouchement
7 janvier 2009. AFP

On peut se demander si la ministre de la Justice française, Rachida Dati, s’était imaginé la volée de bois vert, presque exclusivement féminine, que lui a value le fait d’avoir crânement repris le travail en talons aiguille cinq jours à peine après avoir donné naissance par césarienne à son premier enfant, la petite Zohra. Ce qui lui a surtout été reproché, c’est que, en jouant la superwoman, en choisissant d’effectuer une démonstration de force quasi machiste, elle a porté atteinte au concept même de congé maternité pour toutes les femmes. Que, en voulant prouver que rien ne pouvait l’arrêter, elle n’a pas rendu service aux femmes, parce qu’elle donne l’impression que les autres sont faibles, qu’elles simulent, qu’elles sont des chiffes molles, elles qui insistent pour profiter entièrement de leur congé. Est-ce vraiment ce qu’on peut lui reprocher ? A mes yeux, Dati a incontestablement porté atteinte à la cause des femmes, mais pas à cause d’une quelconque démonstration de force. En réalité, en insistant simplement sur ce retour ridiculement prématuré, Dati a fait une démonstration magistrale de faiblesse féminine.

On peut aisément comprendre la colère des féministes vis-à-vis de la ministre, qui désormais, et pour longtemps, sera vue comme une sorte de Judas de la maternité. Un des aspects les plus crispants de toute cette affaire est qu’elle va apporter de l’eau au moulin sexiste de nos machos du monde du travail. En effet, elle conforte nos chefs d’entreprise dans leur conviction profonde que le congé de maternité n’est qu’un coûteux inconvénient, un luxe politiquement correct, pour ne pas dire du “foutage de gueule”. [...]

En Occident, où les individus rassasiés et geignards que nous sommes peuvent se vautrer dans des lits douil­lets et prendre des calmants, je n’ai certainement pas été la seule à tiquer à la vue de Rachida Dati dans son tailleur me-revoilà et ses escarpins ne-m’enterrez-pas-trop-vite. Toutes les femmes ayant eu à subir une césarienne savent qu’elle a probablement encore les agrafes à sa cicatrice, qui doit encore saigner, et que sa montée de lait a dû commencer, autrement dit qu’elle a la poitrine à vif.

Est-il vraiment réducteur de se dire qu’elle serait mieux chez elle avec sa petite Zohra au lieu de lui adresser son amour maternel par fax ? [...]

Le fait est que Dati a été trop prudente ou, si l’on veut être méchant, trop lâche pour prendre le congé auquel elle avait droit. Et, si certains peuvent arguer qu’il s’agit d’un choix personnel, il n’en reste pas moins décevant. Tout comme il est important de conquérir des droits, comme le congé de maternité, il est capital pour les femmes d’avoir le courage d’en user. Si elle faisait vraiment preuve de force de caractère, Rachida Dati aurait profité de chaque seconde du temps qui lui était accordé. Exactement comme l’aurait fait un homme.

Il est donc étrange de prétendre que Dati “se comporte comme un homme”. Si l’on excepte le comportement caricatural de quelques ma­chistes de la City, le sien n’a rien de masculin. Il suffit de voir les inégalités de salaires pour comprendre que les hommes connaissent généralement leurs droits et leur valeur. Ce n’est pas en jouant les superwomen que Rachida Dati fait du tort aux femmes, c’est, au contraire, en se comportant comme une mauviette. 

Barbara Ellen
The Observer

Je vous signale un excellent numéro de Courrier international, du 18 décembre 2008, sur la disparition des civilisations (consultable en ligne pour les abonnés).

Un article sur les Mayas - L’éternité ne dure qu’un temps…

i92621couv946 Ces civilisations qui disparaissent...[...] Peu après son apogée, vers l’an 800 de notre ère, la civilisation maya, la plus avancée de toute l’Amérique à son époque, est entrée en décadence. Des royaumes se sont effondrés, des monuments ont été saccagés, les grandes cités de pierre ont été abandonnées.  L’énigme de son effondrement passionne depuis longtemps les spécialistes. Les événements récents éclairent les travaux sur les Mayas d’une lumière trouble, suscitant de l’anxiété et un mauvais pressentiment. Et si nous devions connaître le même sort que les Mayas ? Si le réchauffement de la planète et la crise financière mondiale étaient les signes avant-coureurs du désastre ? Des gens très sérieux n’hésitent plus à poser ce genre de question.

Nul n’affirme que la végétation va envahir Wall Street ou que des singes hurleurs vont pourchasser des banquiers à costumes rayés dans Manhattan. Les rois mayas qui étaient jugés incapables étaient rituellement torturés et sacrifiés, le pénis transpercé par un dard de raie pastenague. A notre époque, la seule chose sacrifiée, ce sont les primes. Il existe cependant des parallèles frappants entre la chute des Mayas et les convulsions actuelles. “On se croit très différents”, commente l’Américain Jared Diamond, biologiste de l’évolution et auteur du best-seller Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, 2006). “En fait, toutes ces puissantes sociétés du passé se sont crues elles aussi uniques, jusqu’au jour de leur effondrement.” Les Mayas, comme nous, étaient au sommet de leur puissance quand leur civilisation a commencé à se déliter, juge-t-il. A l’heure où les marchés vont droit vers l’inconnu et où la calotte glaciaire continue de fondre, les universitaires et les analystes sont de plus en plus nombreux à tirer la sonnette d’alarme.

Qu’est-il donc arrivé aux Mayas ? Selon la thèse de Diamond, les anciens Mayas ont été victimes de leur succès. La population s’est développée, puisant dans les ressources jusqu’au point de rupture. Les élites politiques ne sont pas parvenues à résoudre des problèmes économiques devenus de plus en plus graves et le système s’est effondré. Il n’a pas fallu de cataclysme ni d’épidémie. Ce qui est venu à bout des Mayas, c’est une lente dégradation de l’environnement que leurs dirigeants n’ont pas vue venir à temps. [...]

Certains anthropologues n’aiment guère les rapprochements entre les sociétés anciennes et modernes, car ils estiment que c’est sortir du cadre scientifique. Webster n’est pas de cet avis. “Nous avons en commun avec les Mayas de ne pas percevoir de manière très rationnelle la manière dont le monde fonctionne. Ils avaient leurs rituels et leurs sacrifices – de la magie, en somme. Or nous aussi, nous croyons à la magie : nous sommes convaincus que l’argent et l’innovation nous permettront de franchir les limites inhérentes à notre système, comme si les vieilles règles ne s’appliquaient pas à nous.”

Si les courtiers et leur charabia sur la titrisation et les produits dérivés ressemblent furieusement aux prêtres mayas et à leurs incantations dans les temples, alors Bush et Brown sont ces rois malavisés qui les encourageaient au lieu de mettre en doute leur “magie”. Du temps où il était chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown applaudissait aux tours de passe-passe. “Budget après budget, je veux que nous encouragions de plus en plus les preneurs de risques”, déclarait-il en 2004. [...]

Plusieurs commentateurs font valoir que la crise financière n’est qu’une bourrasque par rapport à l’ouragan écologique qui se prépare. Une étude européenne estime que la déforestation nous fait à elle seule perdre chaque année un capital naturel d’une valeur située entre 2 et 5 milliards de dollars. Si tel est le cas, les Mayas offrent un aperçu sinistre de ce qui nous attend. “Leur population croissait à un rythme fou, un peu comme si l’on conduisait une voiture de plus en plus vite jusqu’à ce que le moteur explose”, explique Webster, l’anthropologue. “Regardez-nous. J’ai 65 ans. Quand je suis né, il y avait 2 milliards d’individus sur cette planète, maintenant nous approchons des 7 milliards. C’est extraordinaire.” Les contraintes sur des ressources limitées finiront par déborder nos capacités technologiques. “La suffisance occidentale consiste à imaginer que nous pouvons tout avoir – et nous appelons ça le progrès, poursuit Webster. Je suis content de ne pas avoir trente ans de moins. Je ne veux pas voir ce qui va arriver dans quarante ou cinquante ans.” [...]

Est-ce que ce sera suffisant ? Les civilisations grandissent – et s’effondrent – pour de nombreuses raisons. S’il y avait une leçon simple à tirer de ces ruines d’Amérique centrale, c’est qu’il faut défendre l’environnement et maîtriser la croissance démographique. C’est ce qu’affirme Michael Coe, auteur en 1966 d’un texte qui a fait école, The Mayas. “Aucune civilisation n’est éternelle, rappelle-t-il. La plupart durent entre 200 et 600 ans.” Les Mayas, les Romains et les Khmers d’Angkor ont duré six siècles. Et nous ? La civilisation occidentale a commencé avec la Renaissance, donc on arrive à 600 ans, assure Coe. La différence, c’est que nous avons le choix entre laisser la situation se détériorer et trouver des solutions. La science nous donne ce choix. Mais il faudra de la volonté de la part des gouvernants comme de la part des citoyens.” Coe, l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’effondrement des civilisations, s’interrompt, puis reprend : A vrai dire, je ne sais pas si nous avons une telle volonté.”  (à lire en intégralité sur le site de Courrier International“)
 

Un second article : Disparition à l’horizon ?

L’apocalypse. La fin de la civilisation. La littérature et le cinéma regorgent de récits de fléaux, de famines et de guerres qui ravagent la planète pour ne laisser que quelques rescapés qui survivent tant bien que mal en menant une existence primitive sur les ruines de l’ancien monde. Dans l’histoire, aucune civilisation n’a échappé à la disparition. Pourquoi en serait-il autrement pour la nôtre ? Les scénarios d’apocalypse reposent le plus souvent sur une catastrophe décisive : gigantesque astéroïde qui menace la Terre, guerre nucléaire ou encore pandémie. Pourtant, il est une autre éventualité tout aussi glaçante : et si c’était la nature même de la civilisation qui la condamnait, la nôtre comme toutes les autres, à péricliter tôt ou tard ?

Ils sont quelques scientifiques à l’affirmer depuis des années. Fait inquiétant, des découvertes récentes dans divers domaines, notamment dans celui de la complexité, semblent leur donner raison. Apparemment, au-delà d’un certain niveau de complexité, une société commence à se fragiliser, tant et si bien qu’il suffit d’une perturbation relativement minime pour provoquer un effondrement total. Nous aurions déjà atteint ce point, estiment certains spécialistes, et il est grand temps de réfléchir à la façon dont nous allons gérer la décadence. A l’inverse, d’autres assurent qu’il n’est pas encore trop tard, mais que nous pouvons – devons – agir sans tarder pour éviter le désastre. [...]

Mais Homer-Dixon doute que nous puissions totalement éviter la décadence. Des tensions “tectoniques”, estime-t-il, feront sortir notre système rigide et très interdépendant de l’éventail de conditions bien précises auquel il est de plus en plus finement accordé. Il peut s’agir de croissance démographique, du creusement du fossé entre riches et pauvres, d’instabilité financière, de prolifération des armes, de disparition des forêts et des ressources halieutiques ou encore du changement climatique. Et, si nous imposons de nouvelles solutions complexes [à ces tensions], nous retomberons sur le problème du rendement décroissant – au moment même où se profile la fin de l’énergie abondante et bon marché. [...]

Les enjeux sont énormes. Dans l’histoire, tous les déclins de civilisations se sont traduits par un fort recul démographique. “La population à son niveau actuel repose sur les carburants fossiles et l’agriculture industrielle, remarque Joseph Tainter. La disparition de ces deux facteurs entraînera une chute de la population mondiale dans des proportions effroyables.” Si la civilisation industrielle entre vraiment en décadence, ce sont les citadins, soit la moitié des habitants de la planète, qui seront les plus vulnérables. Et nous pourrions perdre ainsi l’essentiel de notre savoir si durement gagné. “Ceux qui ont le moins à perdre sont les paysans pratiquant l’agriculture de subsistance”, précise Yaneer Bar-Yam ; ceux qui survivront pourraient même voir leurs conditions de vie s’améliorer. Un mal pour un bien ? (à lire en intégralité sur le site de Courrier International“)

 

Et un dernier sur les épidémies : On se tient tous par la barbichette…  

Depuis des années, on nous prédit une pandémie. De grippe ou d’autre chose. Nous savons que des quantités de gens vont mourir. Aussi terrible que puisse être une telle perspective sur une planète de plus en plus surpeuplée, on ne peut s’empêcher de se demander si, d’une manière ou d’une autre, les survivants ne s’en trouveraient pas mieux. Ne serait-il pas plus facile de transformer la société moderne en quelque chose de plus viable si – Dieu nous préserve – nous étions un jour moins nombreux ?

Mais pourrait-on revenir à un semblant de vie normale après une pandémie dévastatrice ? Des virologues parlent parfois de leurs scénarios cauchemardesques – une épidémie d’Ebola ou de variole – comme de “la fin d’une civilisation”. [...]

Une idée très répandue veut que la société ait atteint une dimension, une complexité et un niveau d’innovation qui la mettent à l’abri de l’effondrement. “C’est un argument si enraciné dans notre inconscient et dans le discours public qu’il a pris le statut de réalité objective. Nous nous croyons différents”, écrit Jared Diamond, biologiste et géographe à l’université de Californie à Los Angeles, dans Collapse, un livre publié en 2005 [édité par Gallimard en 2006 sous le titre Effondrement]. Un nombre croissant de chercheurs suggère cependant que, loin d’être plus résistante, notre société est de plus en plus vulnérable. Si une grave pandémie éclatait, la maladie pourrait n’être que le début de nos problèmes. Aucune étude scientifique – du moins parmi celles qui ont été publiées – n’a cherché à savoir si une pandémie à forte mortalité pourrait entraîner l’effondrement de la société. La grande majorité des plans de lutte contre les phénomènes pandémiques ne prend pas en compte le fait que des systèmes fondamentaux pourraient s’écrouler.  [...]

Bien entendu, il y a déjà eu de nombreuses pandémies. En 1348, la Peste noire a décimé un tiers de la population de l’Europe. Son impact a été énorme, mais la civilisation européenne ne s’est pas effondrée pour autant. Au XIVe siècle, l’Europe fonctionnait selon une hiérarchie féodale dans laquelle plus de 80 % de la population était paysanne. Chaque mort représentait un producteur mais aussi un consommateur de moins, si bien que les conséquences n’ont pas été dramatiques. “Dans une hiérarchie, aucun membre n’est crucial au point de ne pas pouvoir être facilement remplacé”, observe Yaneer Bar-Yam, directeur de l’Institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre à Cambridge, dans le Massachusetts. “Les monarques mouraient, mais la vie continuait.”

Dans une structure aussi intriquée que la nôtre, cependant, M. Bar-Yam pense que la perte de personnages clés pourrait être décisive. “Dans un système très complexe, la perte inconsidérée d’éléments est très dangereuse, dit-il. L’un des résultats fondamentaux de la recherche est que, dans des systèmes d’une grande complexité, les individus ont de l’importance.” La même conclusion s’est dégagée d’une source totalement différente : des simulations dans lesquelles des décideurs politiques et économiques imaginent ce qui se produirait si une pandémie de grippe éclatait. “L’un des grands moments est toujours celui où les dirigeants d’entreprise se rendent compte à quel point ils ont besoin de personnages clés”, souligne Paula Scalingi, qui effectue des simulations de pandémie pour la région économique du Nord-Ouest du Pacifique, aux Etats-Unis. “Les gens constituent l’infrastructure essentielle.” [...]

Si une épidémie s’installe, certains pays seront peut-être tentés de fermer leurs frontières. Mais imposer une quarantaine n’est plus désormais une solution. “Aujourd’hui, aucune nation n’est autosuffisante pour quoi que ce soit”, remarque John Lay, responsable de la préparation aux situations d’urgence chez ExxonMobil. [...]

Aussi l’ultime question est-elle : si une foule d’individus mouraient et si de nombreux équilibres étaient menacés, serions-nous capables de remettre le système en état de fonctionner ? “Cela dépendrait en grande partie de l’importance du déclin de la population”, estime l’anthropologue et historien Joseph Tainter, de l’université de l’Utah. “L’éventail des possibilités va d’un effet mineur à une récession modérée ou une crise majeure, et se termine sur un effondrement.” (à lire en intégralité sur le site de Courrier International“) 

civilisations-complexes Ces civilisations qui disparaissent...

Evoquer la disparition des civilisations ne peut se faire sans référence à l’essai fondamental de Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, “NRF Essais”, 2006) 

Le livre est une étude comparée de la disparition de certaines civilisations telles celles des Mayas ou des Vikings du Groenland, mais aussi de l’adaptation d’autres qui ont su évoluer et survivre, notamment celle du Japon de l’ère Tokugawa. Pour Diamond, biologiste et géographe, le poids de l’environnement ne saurait à lui seul tout expliquer, même s’il est essentiel. Le chercheur recense cinq facteurs influant sur la disparition – ou la survie – d’une civilisation : un environnement altéré ; une modification du climat ; des conflits avec les populations voisines ; une dépendance liée aux échanges commerciaux ; et, enfin, facteur clé, le type de réponses apportées par une société, selon ses croyances et ses valeurs, aux problèmes qui se présentent à elle.